Fageol Pierre-Éric

Université de La Réunion

« Je n’avais pas encore onze ans lorsque survint la “Grande Guerre” de 1914. J’avais appris à l’école que la France avait hâte de se venger de sa défaite de 1870-71. Nous avions lu “La Dernière Classe de français” d’Alphonse Daudet dans ses Contes du lundi. Nous savions que le traité de Francfort de 1871 avait enlevé à la France l’Alsace, moins Belfort, et une bonne partie de la Lorraine. On parlait encore avec étonnement, voire amusement et ironie, de cette “Entente cordiale” qui reléguait au chapitre des souvenirs l’hostilité franco-britannique, si lourde de conséquences dans notre région du monde »[1].

     C’est par ces mots que cet enseignant et militant des droits de l’homme se rappelle les tensions générées par les concurrences internationales et impériales depuis la défaite de 1870. Fortement mobilisée par l’école[2] et une presse d’opinion en cours de structuration[3], la population réunionnaise se sent immédiatement investie d’une mission patriotique. La mobilisation scelle le destin de l’île à celui de sa métropole malgré les difficultés à appliquer un service militaire pérenne et efficace[4]. Les fièvres patriotiques suscitées par l’entrée en guerre laissent ainsi espérer une participation active aux réalités du conflit. Pourtant, la lenteur de la mobilisation et les difficultés engendrées par l’éloignement de l’île transforment les logiques de participation en déviant la vindicte populaire sur des ennemis intérieurs et une espionnite peu en phase avec la réalité. L’imaginaire patriotique se nourrit alors de fièvres obsidionales permettant aux Réunionnais de se sentir investis d’une mission participative au salut national.

ENTREE EN GUERRE ET FIEVRE PATRIOTIQUE

     Dès l’annonce de la guerre et de la mobilisation le 2 août 1914, les déclarations patriotiques se multiplient et instaurent un climat empreint de gravité mais aussi d’enthousiasme pour sauver la Mère Patrie. Comme le souligne Rachel Mnémosyne, « les clairons se font entendre, les gens sortent dans les rues chantant la perte des Allemands, annonçant l’ores et déjà l’enfoncement des fronts par les Français et la reprise de l’Alsace et de la Lorraine. L’Allemagne n’a qu’à bien se tenir »[5].

Même si la peur envahit parfois les esprits, les Réunionnais montrent une certaine résignation face au devoir qui leur incombe. En filigrane se profile également cette idée que la participation à l’effort de guerre peut aboutir à une reconnaissance de la part de la métropole. La participation à la guerre n’est pas considérée seulement comme une réponse à un devoir civique mais bel et bien comme une marque d’union avec le reste de la Nation. Cet état d’esprit est d’autant plus partagé que le conflit est considérée comme juste puisqu’il résulte d’une agression de la part d’un ennemi depuis longtemps vilipendé par les vecteurs de la propagande patriotique. Depuis la guerre franco-prussienne, de nombreuses générations ont ainsi été nourries par un esprit de revanche qui finalement justifie les élans patriotiques et la mobilisation de l’ensemble des composantes de la Nation. Cette enculturation[6] a été d’autant plus efficace à La Réunion que le conditionnement repose sur deux prédicats normatifs fortement ancrés dans les esprits : la revendication d’une appartenance nationale et le sens du devoir hérité des ancêtres.  

Les responsables politiques de l’île s’empressent donc de rappeler la nécessité d’un total dévouement à la Patrie, quitte à laisser de côté les traditionnelles querelles partisanes pour faire front face à l’ennemi. C’est ainsi que le Comité fédéral du Parti Radical et Radical-Socialiste informe par une motion patriotique en date du 11 août 1914 que la guerre qui vient d’être déclarée nécessite une collaboration active de la part des mobilisés mais également de la part des civils qui doivent faire preuve d’une certaine solidarité :

« Le Comité Fédéral du Parti Radical et Radical-Socialiste de l’île de La Réunion, considérant que sans déclaration de guerre, l’Allemagne a commencé les hostilités contre la France, adresse à la Mère Patrie et à son représentant dans la colonie, au nom de la population républicaine, l’expression de son entier dévouement et des vœux ardents qu’il forme pour le succès des armes françaises, c’est-à-dire du droit et de la liberté ; adresse également avec émotion, aux représentants des Nations amies, belligérants et neutres, l’expression de sa gratitude ; félicite la population de la colonie d’avoir répondu avec enthousiasme à l’ordre de mobilisation ; demande à tous les citoyens de faire trêve de leurs dissensions politiques pendant la durée de la guerre, fait appel au patriotisme et à l’humanité des commerçants pour épargner un surcroît de souffrances à la population par une hausse injustifiée et arbitraire du prix des denrées alimentaires »[7].

De même, par un télégramme adressé au gouverneur, le maire de Saint-Denis[8] déclare au nom de son conseil municipal et de l’ensemble de ses administrés que « les cœurs battent à l’unisson », qu’ils sont « remplis d’une joie profonde et patriotique »[9]. Il tient également à exprimer ses sentiments d’admiration aux familles de ceux qui sont partis pour défendre la Mère Patrie et conclut sa déclaration par un vibrant hommage aux valeurs défendues par la République. Il s’agit donc à la fois de défendre la Patrie et l’ « idéal de liberté, de justice et de droit »[10] que professe la République. Le Conseil général rédige également une motion que le gouverneur transmet au ministre des Colonies pour rappeler l’« attachement filial de [la] Colonie à [la] France, [le] patriotisme intégral [de] ses habitants »[11] et le fait que l’île doit donner « sa part contributive en soldats qui puissent les élever au rang des plus dignes parmi les Français des colonies »[12]. Cette demande s’inscrit dans la volonté des Réunionnais de « rester les égaux de leurs frères de la métropole et de défendre comme eux la Patrie menacée »[13]. Les lettres de soutien sont le plus souvent adressées au gouverneur en qualité de représentant de l’État et seul capable de transmettre les vœux des Réunionnais aux plus hautes instances politiques. Dans une lettre de soutien en date du 8 août 1914, un groupe de citoyens, dont on peine à reconnaître les signatures, s’inscrit également dans cette veine :

« La France vient d’être l’objet d’une agression brutale. L’empereur allemand lance ses armées sur elle et sur des pays voisins et amis. Ces actes odieux, commis en violation de traités solennels, sont sans précédents dans l’histoire du monde. Dans les circonstances douloureuses que traverse la Patrie, nous tenons, Monsieur le gouverneur, à vous dire que nos cœurs battent à l’unisson de ceux de nos frères de France.

Nous vous prions de faire connaître au gouvernement de la République et à son éminent président, M. Poincaré, que nous avons une confiance absolue dans leur patriotisme éclairé. Vous voudrez bien encore leur transmettre les vœux ardents, que nous formons pour le succès de la France, qui, comme le dit le message présidentiel, représente encore une fois aujourd’hui, devant l’univers, la Liberté, la Justice et la Raison »[14].

Le témoignage d’Adrien Jacob de Cordemoy permet de rendre compte de la ferveur déclenchée par l’annonce de la mobilisation dans le chef-lieu dionysien :

« C’était le dimanche soir (...) au théâtre de Saint-Denis, on donnait ”La petite mariée”[15]. Les musiciens au nombre desquels je me trouvais, échangeaient leurs impressions. Dans l’air flottait ce je ne sais quoi qui précède les grands événements. Les poitrines étaient oppressées et chacun semblait chercher dans le regard de son voisin la solution du problème de l’avenir. Une même pensée absorbait la salle tout entière : la guerre éclaterait-elle ?

Tout à coup, dans la rue, près de la Gendarmerie, un clairon sonne la générale. On croit tout d’abord à un incendie, car il était coutume, à cette époque, d’annoncer le feu par une sonnerie semblable. Mais l’on apprend aussitôt, hélas, que c’était la mobilisation, et le clairon parcourt la ville accompagnée d’une jeunesse enthousiaste. (...)

Après les premiers moments de consternation, les artistes reprennent leurs esprits. Que vont-ils faire ? Et aussitôt, il est convenu que le spectacle aurait lieu, mais qu’avant de lever le rideau, on chanterait la Marseillaise. Les spectateurs debout, écoutent dans un profond recueillement l’hymne national, puis manifestent à haute voix leurs sentiments patriotiques. À la fin du spectacle, la troupe, alors au grand complet, car les artistes qui ne jouaient pas étaient accourus, entonne à nouveau le chant de Rouget de Lisle. Des tonnerres d’applaudissements répondent à ce geste »[16].

Grâce aux souvenirs de Charles Foucque, nous pouvons également esquisser quelques traits de l’effervescence populaire et des réactions provoquées par l’annonce de la Guerre à Hell-Bourg dans le cirque de Salazie. Son témoignage est d’autant plus précieux que les sources restent lacunaires pour les populations isolées de l’île :

« Mais voici que sur la terrasse du vieux bureau des postes, dans la grand’rue, des gens s’interpellent, s’agitent, discourent. Qu’est-ce donc ? Le câble vient d’apporter la terrifiante nouvelle : c’est la guerre ! Que le village changea bientôt d’aspect ! Ainsi que dans un centre de dépression les nuages se précipitent violents et bruyants, les sentiments les plus chauds, les plus troublantes images envahirent les cœurs et les esprits. L’exubérance de la race éclata, la petite paroisse entra en frénésie. C’est à voir ces “moreng”[17] contre les ennemis imaginaires, coups de pieds par-ci, coups de tête par là, poings crispés et talons levés – à entendre ces menaces et ces insultes en un langage imagé et cocasse.

À l’écart, de rares avertis et leurs mères soucieuses supputaient discrètement les malheurs qui allaient accabler le pauvre monde. Pour eux le globe serait en feu ; deux civilisations contraires étaient aux prises, les peuples se rangeraient sous l’un ou sous l’autre étendard selon leurs affinités et leur culture ; tout serait bouleversé. Beaucoup demeuraient sombres. Leurs pensées, par-delà les mers, étaient auprès des enfants sous les drapeaux, aux zouaves, aux marsouins. Car de nombreuses familles, chaque année, envoyaient leurs fils faire le service militaire en France et y terminer leurs études »[18].

Terreur, forfanterie, trouble, frénésie et inquiétude témoignent des sentiments les plus chauds dans cette petite commune rurale qui se démarque par bien des traits de la solennité relatée par Adrien Jacob de Cordemoy. Dans les écarts de l’île, la nouvelle a cependant mobilisé l’ensemble des populations qui, si l’on en croit le témoignage de Marie-France Dijoux, ont été informées par les cloches des églises et pour les lieux les plus reculés par les crécelles que les enfants faisaient tourner[19]. Cette mobilisation donne le ton quant aux sentiments éprouvés par les Réunionnais durant la guerre.

Cette question a été très largement débattue et sujette à des analyses exhaustives. Les travaux de Prosper Ève[20] et ceux de Rachel Mnémosyne[21] ont mis en évidence la ferveur patriotique dans laquelle ont vécu les Réunionnais durant le conflit. À quelques nuances près, cette ferveur a été partagée et ne s’est jamais éteinte si l’on en croit leurs conclusions. Si l’expérience combattante peut nous permettre de nous inscrire dans une vision patriotique belliqueuse partagée avec les mobilisés européens, il semble plus intéressant de nous concentrer sur une vision de l’arrière et d’aborder les psychoses provoquées par la peur des ennemis. Par ce biais, nous entendons mettre en évidence la prégnance du phénomène guerrier malgré l’absence de combats et la nécessité pour les Réunionnais de se protéger de supposés ennemis intérieurs, afin de rendre tangible leur participation patriotique au conflit.

L’INCORPORATION : LES ESPOIRS DEÇUS.

Les espoirs suscités par l’application de la nouvelle loi militaire de 1913 sont très vite déçus lorsqu’il s’agit de procéder au recensement des populations concernées et à l’examen de leur état de santé. À la veille de la Grande Guerre, un certain nombre de rapports rendent compte des difficultés rencontrées pour enrôler un contingent de qualité à La Réunion. Outre le fait que les autorités aient à déplorer un absentéisme important lors des conseils de révision, les pathologies observées témoignent d’une situation sanitaire inquiétante. Le corps de la Nation ne peut accepter des corps malingres dont le phénotype diffère de celui des « Français de France ». Le pas est rapidement franchi pour dénoncer une dégénérescence de la race créole et, pour notre propos, son incapacité à intégrer le giron national. Face aux rapports des autorités dont la froideur et l’indifférence peut laisser pantois le lecteur non averti, nous retrouvons les dénonciations scandalisées des élites réunionnaises qui s’opposent aux procédures de sélection dans les conseils de révision et en appellent à un sursaut identitaire car « sur la terre créole, le coq gaulois n’a jamais dégénéré »[22] pour reprendre le témoignage d’Adrien Jacob de Cordemoy.

C’est ainsi que, dans une lettre adressée au Service des colonies de l’océan Indien en date du 8 juin 1913, le gouverneur de La Réunion s’inquiète des « résultats déplorables donnés par la visite des jeunes gens de la Colonie ayant demandé à contracter des engagements volontaires »[23]. Le nombre de reconnus bons pour le service ne dépasse pas les 15% car« la principale et pour ainsi dire l’unique cause de refus réside dans l’insuffisance de développement de la cage thoracique »[24]. Même si le gouverneur reconnaît que les critères de sélection ne sont peut-être pas adaptés à la population réunionnaise où l’insuffisance ne résulte pas d’une mauvaise constitution physique mais de l’origine de certains habitants[25], il considère que le mal n’en est pas moins grave et que l’incapacité au service s’explique par un manque de résistance à toutes les maladies. Pour remédier à cette situation, le gouverneur institue par un arrêté datant du 22 janvier 1913 une commission locale permanente en vue d’étudier les solutions pour remédier à une telle situation. Les mesures prises concernent surtout l’amélioration de la nourriture dans les écoles, une sensibilisation de l’opinion sur l’hygiène et le développement des exercices physiques au sein des enseignements. Ce dernier point entre d’ailleurs dans les priorités de l’enseignement des écoles primaires depuis le décret du 23 août 1902.  

L’année suivante, un nouveau rapport sur les résultats du conseil de révision n’est guère plus rassurant[26]. Outre les froides statistiques établissant le nombre de réformés pour l’incorporation, le rapport établit également les raisons de l’inaptitude physique des Créoles et les dangers que cela représente pour l’avenir d’un recrutement sur La Réunion. Si pour la France métropolitaine, la proportion de jeunes de 21 ans aptes pour le service est de 70% pour l’année 1913, le résultat ne s’élève qu’à 19,1% pour la même année à La Réunion. Les rapporteurs découvrent après six années d’interruption de conscription l’ampleur de « la médiocrité physique des Créoles »[27]. L’ajournement est presque toujours provoqué par la faiblesse de constitution déterminée selon des calculs établis pour l’ensemble des recrues de l’armée qui prennent en compte le poids, la taille et le périmètre thoracique. Poussée à extrême, la volonté d’abstraction que l’on découvre dans les mesures arithmétiques du potentiel corporel tend vers la croyance dans la possibilité de déterminer la valeur vraie. On s’efforce de rechercher des formules mensuratrices qui révèleraient la mesure idéale permettant de juger totalement de la valeur physique de l’individu. Ces formules permettent le calcul des indices de robusticité (sic) ou des coefficients de robustesse pour définir les aptitudes du bon soldat et donc du bon serviteur de la Nation[28]. Or, le Créole est « en général grand et mince, ses jambes sont longues et grêles, sa musculature peu accusée, son poids est toujours très faible, sauf pour les habitants des montagnes qualifiés “petits blancs des hauts”, les rapports entre les caractéristiques physiques des Créoles s’éloignent beaucoup de ceux des Français d’Europe »[29].

Certes, les bases du calcul ne sont peut-être pas adaptées à la réalité sanitaire de l’île de La Réunion comme en témoignent les populations « métisses de races colorées qui ont une ossature et une musculature différentes de celles de la race blanche »[30]. Cependant, d’une manière globale la faiblesse de constitution traduit « la souffrance de la race créole et sa dégénérescence »[31]. Les raisons invoquées par le conseil de révision sont liées au paludisme, à l’alcoolisme, au paupérisme, au manque d’exercices physiques et « à l’abus précoce des plaisirs vénériens »[32]. Selon le rapport, les pathologies s’expliquent en partie par le climat, notamment sur le littoral qui constitue un immense foyer de paludisme. Près des deux tiers de la population réunionnaise sont ainsi touchés par ce fléau, proportion d’autant plus dommageable que « le Créole apathique n’essaie pas de lutter ni de se protéger »[33]. Le paludisme « anémie la race et décime la population »[34].

L’avenir est également compromis si l’on considère l’état de santé des plus jeunes Réunionnais. De nombreux enfants des écoles sont splénomégaliques[35] et ne se livrent pas aux exercices physiques nécessaires à leur développement. La population étant pauvre et miséreuse, l’alimentation comporte trop souvent des signes de carence qui, associées à la chaleur tropicale, provoquent des symptômes de nonchalance. La population s’est donc « accoutumée à un régime débilitant qui ne comporte qu’un excès de rhum. L’alcool de canne n’est, paraît-il, pas nocif. Nous n’insistons pas sur les abus des plaisirs vénériens dans l’adolescence. Sous les tropiques les sens s’éveillent vite, trop vite… »[36]. Les médecins s’inquiètent donc de l’avenir de la population réunionnaise. Les générations observées étant amenées à procréer, leurs descendants risquent fort d’être confrontés aux mêmes pathologies et « la dégénérescence ne peut que s’accroître avec le temps »[37]. Pour sauver la population, « il faudrait (…) l’instruire et diffuser surtout les notions d’hygiène élémentaires, lui donner le goût du travail et lui faire connaître la joie de posséder, changer en un mot sa mentalité et ses mœurs »[38].

Lors des différentes sessions du conseil de révision qui se sont déroulées durant la guerre, les bilans restent tout aussi inquiétants et mobilisent l’attention des médecins de l’armée. Dans un rapport adressé au ministre des Colonies, le gouverneur détaille ainsi les résultats établis pour la classe 1917 où, sur 2008 inscrits, seuls 1490 ont pu être examinés. Il en ressort que seuls 138 seulement  sont considérés comme bons pour le service. Le nombre des ajournés s’élève à 893 et celui des exemptés à 459[39]. Les exemptés le sont principalement pour rachitisme, infantilisme et faiblesse[40]. Le gouverneur conclut son rapport en déclarant que « les chiffres indiqués ci-dessous ne sont malheureusement que trop éloquents. Ils font ressortir la dégénérescence de la population dont les forces décroissent à chaque génération nouvelle en vertu des tares dont elle hérite et de l’affaiblissement graduel de son ascendance »[41]. Quant aux 518 inscrits qui ne se sont pas présentés au conseil de révision, nous ne pouvons imaginer un manque d’information puisque toutes les communes sont partie prenante dans les opérations de recensement. De plus, « pour que cet examen pût être fait rapidement, conformément aux ordres reçus, la colonie avait été divisée en quatre secteurs où opéraient simultanément quatre conseils de révision »[42]. Le gouverneur se rend lui-même dans l’un des conseils afin de vérifier le bon déroulement des examens. Nous pouvons expliquer plus simplement l’absentéisme par un refus de se présenter dont les motivations peuvent varier en fonction de la situation familiale et économique des jeunes recensés.

Inscrits

2008

Bons absents

518

Examinés

1490

Bons pour le service

138

Ajournés

893

Exemptés

459

Conseil de révision de la classe 1917. Compte rendu du gouverneur Cor du 1er août 1915, A.D.R. 1M341

Les archives ne conservent pas l’écho de résistances à l’incorporation à de rares exceptions où les insoumis sont systématiquement envoyés en jugement par le gouverneur[43]. Les sources insistent plutôt sur les difficultés rencontrées pour remplacer certains mobilisables travaillant à des postes clés des administrations des colonies[44]. Elles mettent surtout l’accent, pour les familles les plus démunies, sur la perte d’une force de travail et donc de revenu provoquée par le départ des jeunes recrues. C’est ainsi que dans une lettre du 21 mai 1915 adressée au sénateur Crépin, le ministre des Colonies indique[45] que le gouverneur peut surseoir à l’appel si les conditions économiques des appelés l’exigent. Les sursis d’appel ont tendance à se multiplier au cours de l’année 1916 et provoquent des abus vite dénoncés dans les rapports des autorités[46]. Le ministre des Colonies rappelle ainsi au gouverneur de La Réunion que certains sursis ne paraissent pas justifiés, « notamment quelques-uns qui laissent dans leurs foyers des hommes de 27 et 28 ans pour régler leurs affaires ou les mettre à jour alors que tant de Français de France ont dû le 2 août 1914 quitter brusquement les leurs et quelquefois les compromettre irrémédiablement pour concourir à la défense du pays »[47]. Pour éviter les abus, une indemnisation des petits colons partis comme mobilisés est alors demandée par le député Boussenot au ministre des Colonies[48]. Le député de La Réunion propose également de prendre des tirailleurs malgaches pour venir travailler sur les exploitations de La Réunion en attendant le retour des colons mobilisés[49]. Ces demandes ne seront pas suivies d’effet mais témoignent des conséquences économiques parfois désastreuses provoquées par l’enrôlement des forces vives de La Réunion.

S’il n’est pas de notre propos de détailler les conséquences d’une telle situation sanitaire sur l’état des troupes ayant participé aux opérations de la Grande Guerre[50], nous pouvons néanmoins à titre d’exemple indiquer les résultats d’un rapport en la matière. Le compte rendu sur l’état sanitaire des Créoles établi entre le 15 et le 31 juillet 1915 atteste ainsi que plus de dix pour cent des Créoles réunionnais sont soit alités, soit reconnus inaptes à faire la campagne, soit proposés pour la réforme[51]. Ces statistiques alarmantes placent pourtant La Réunion bien avant les contingents originaires de Guadeloupe, de Martinique ou de Guyane mais témoignent, comme le souligne le rapport, d’un « moral faible », d’un « tempérament peu ardent et mou ». Pourtant, les autorités militaires prennent peu à peu conscience des spécificités qui ont caractérisé les premiers essais de recrutement. L’application de la loi « fut pratiquée par l’administration dans des conditions qui marquaient une hostilité réelle[52] à la mesure ordonnée par la loi »[53]. En effet, « au lieu d’incorporer sur place les recrues créoles, afin de leur faire subir dans leur zone d’origine une période d’instruction et d’observation préparatoires pour ensuite diriger les plus aptes vers le continent, on fit passer brusquement toutes ces recrues, en plein hiver, des tropiques en France. On devine trop aisément les résultats d’une pareille mesure »[54]. L’improvisation a donc été de mise et les autorités militaires reconnaissent « que les opérations de la révision ont été conduites avec une célérité exceptionnelle. On peut ajouter que cette rapidité excessive dans l’examen des hommes a donné lieu à de nombreuses protestations. Il semble bien qu’il y a eu des abus. Le Gouvernement est lui-même d’avis qu’un certain nombre d’hommes, trop facilement déclarés impropres, peuvent et doivent être récupérés. Il faut prendre là-bas les mesures qui ont été prises ici. Nos Vieilles colonies mettent, du reste, tout leur honneur à être traitées sur un pied d’égalité avec la métropole, surtout quand il s’agit de se porter au secours de la Patrie en danger »[55].

L’affectation des Réunionnais et leurs aptitudes au combat ont été précisément analysées dans la thèse de Rachel Mnemosyne. Selon les résultats de son enquête, 54% des soldats de La Réunion ont été déversés dans l’infanterie et 24,5% dans la territoriale ou les services auxiliaires[56]. La répartition des fantassins s’est faite à parité dans les régiments de l’infanterie coloniale et ceux de l’infanterie. Au début du conflit, les Réunionnais sont en majorité affectés dans les unités européennes mais par la suite, grâce à l’intervention notamment des députés de l’île, les troupes créoles rejoignent plutôt l’artillerie pour éviter les hécatombes[57]. Leur aptitudes guerrières sont sujettes à de nombreuses suspicions et les autorités militaires considèrent que « les éléments créoles, du moins lorsqu’ils sont en trop grande quantité (…) n’augmentent pas la valeur des forces dont ils font partie. En tout cas, abstraction faite de leurs aptitudes militaires qu’on ne peut absolument juger, ils sont exposés tout comme les Sénégalais sinon davantage, à être décimés par les intempéries »[58]. Cette situation est notamment confirmée sur le front des Dardanelles où « les Créoles n’ont aucune résistance, ni physique, ni morale. Il est rare qu’ils n’arrivent pas avec quelques germes d’oreillons ou de rougeole par lesquels commence l’élimination, les accidents de froid, les bronchites continues et en quelques mois le contingent a disparu »[59]. En dehors des critiques sur leurs capacités physiques, leurs aptitudes psychologiques face au combat sont fortement critiquées :

« Le créole ne passe pas pour être un très bon soldat, on le trouve faible, apathique, il serait donc fou de compter sur autre chose que sur nous-mêmes. (…) Il est certain que l’indolence est un signe distinctif de la race »[60].

Malgré l’ensemble de ces critiques, les Créoles ont participé, principalement en qualité d’hommes de rang[61], à l’ensemble des batailles les plus meurtrières du conflit[62]. Les nombreuses citations témoignent de leur implication, de leur courage et de leurs qualités[63]. Parmi les citations, nous pouvons relever celle d’Adolphe Itéma qui a ainsi « fait preuve depuis le début de l’offensive des plus belles qualités notamment le 21 septembre 1917 où la Compagnie a infligé à l’ennemi des pertes considérables et fait plus de 200 prisonniers dont plusieurs officiers »[64]. Joseph Masseaux, Zouave de réserve bon et brave soldat, est cité également car il « a été grièvement blessé le 15 décembre 1916 à la côte au Poivre »[65]. Augustin Camelle en qualité de bon « fusilier mitrailleur qui par son courage et la précision de son tir a contribué pour une large part à enlever les positions ennemies » est lui aussi mis à l’honneur[66]. Enfin, pour Marc Jista, le courage et les qualités morales ne sont pas oubliées puisqu’il est « cité [pour fait d’armes] et bonne humeur au combat »[67] !

La presse s’insurge face à la publication de ces résultats. La Revue de l’île de la Réunion est ainsi persuadée que « la race créole est atteinte, la déchéance physique est flagrante. [Les Créoles] ne peuvent pas être soldats, ils sont incapables de tenir garnison en France et les meilleurs ont infligé cette honte au pays d’être renvoyés de France, d’être exclus du régime égalitaire des soldats français »[68]. L’alcoolisme est particulièrement visé car « cette épidémie d’un genre spécial étend chaque jour ses ravages et en périodes électorales, pendant lesquelles un large fleuve d’alcool ne cesse de couler dans toute l’île, contribuent puissamment à sa diffusion »[69]. C’est pourquoi, « si on n’y prend garde, la race créole aura disparu dans vingt ans », selon La Bataille Sociale[70]. Quant à La Patrie Créole, le jugement est sévère et le journal en appelle à un sursaut d’orgueil :

« Nous autres Réunionnais, nous aurions dû avoir le courage d’agir comme la France le fait. Nous disons le courage et nous le répétons, car il n’est pas facile de se débarrasser de ce que nous avons de pire en nous. Du haut jusqu’en bas de l’échelle sociale, nous avons mille préjugés à faire disparaître, mille formes désuètes à abandonner pour toujours. (…) Être créole, être Réunionnais, c’est une véritable tare, pour beaucoup d’entre nous. Eh bien ! ne serait-il pas temps de revenir à une plus saine appréciation des choses et de la situation »[71].

Cette idée d’une dégénérescence de la race provoque tout à la fois des injonctions pour lutter contre cette tare mais également des plaidoyers pour effacer cette macule. Nous en retrouvons les premières traces dès les années 1870-1880 comme semblent le prouver les recherches d’Alexandre Bourquin sur les petits blancs des hauts où, selon ses termes, « les créoles seraient [perçus comme] vaniteux, entêtés, paresseux, voleurs. Leur blancheur est douteuse, l’atmosphère enfumée semble avoir boucané leur teint ! Ils s’éloignent totalement de l’état de nature, jusqu’à sombrer dans la bestialité. De fruit doré de la création, ils chutent dans les affres de l’existence. Désormais, aux yeux des contemporains, les Petits-Blancs présentent  tous les symptômes d’une race dégénérée, déchue »[72].

Nous analyserons ultérieurement et de manière complémentaire sur ce sujet les réactions provoquées par l’incorporation de volontaires créoles pour les expéditions de Madagascar. Ce que nous pouvons d’ores et déjà souligner, c’est que cette psychose revient régulièrement dans le champ médiatique lors des périodes de tensions et de remise en cause de l’identité créole au sein de la communauté nationale. C’est ainsi que, lorsque le débat sur le projet de rattachement de l’île de La Réunion à Madagascar bat son plein, le thème devient récurrent et sert de paravent à des revendications politiques. Dans le florilège des publications de la presse d’opinion, le journal La Patrie Créole est certainement le plus sensible et le plus acerbe pour dénoncer cette discrimination. Les articles présentent le plus souvent un argumentaire vantant les vertus ancestrales tout en s’enfermant dans un processus de victimisation à l’origine d’un repli identitaire. C’est ainsi que « notre race créole, si décriée, par habitude, parce qu’elle a bon dos, n’est cependant pas si routinière et si apathique qu’on vient bien le dire. Au contraire, elle montre des qualités maîtresses : une ténacité à toute épreuve, une intelligence qui ne le cède en rien aux autres races, une perspicacité peu commune pour découvrir la voie du progrès et une résolution virile pour marcher dans cette voie »[73]. Cependant, le manque de moyens matériels, l’apathie également de certaines franges de la population retardent la marche vers le progrès. Malgré cela,« c’est une race à ressources. (…) [Le Créole] a un courage inébranlable, une patience inaltérable au travail ; il ne reste pas inactif devant le péril, mais au contraire le combat avec cette tranquille audace de la vieille race française, dont il est le digne héritier. Le vrai Créole, c’est le paysan français »[74].

Les insuffisances physiques de la population réunionnaise reviennent cependant fréquemment dans la presse et accréditent les conclusions des rapports établis par les conseils de révision de l’armée. La Patrie Créole rappelle ainsi que le « petit pays ne meurt pas seulement faute de capitaux et par suite de l’inutilisation des bras qui devraient être affectés à l’agriculture. La richesse de son sol pourrait, à la rigueur, compenser l’étroitesse d’esprit de certains de ses habitants, leur incroyable incurie et leur systématique aveuglement. Il pourrait peut-être même résister quelque temps encore aux attaques répétées des ministres des Colonies créolophobes contre les velléités d’autonomie et d’indépendance »[75]. Non, ce qui ruine La Réunion, c’est son indifférence en ce qui concerne l’éducation physique de la race créole. À part quelques rares « spécimens », il ne reste plus que des adultes amaigris, « contrariés, dirait-on, dans leur croissance et précocement atteints de tous les symptômes d’une neurasthénie inquiétante »[76]. Il est vrai que l’avalanche de maladies et la fièvre à l’état endémique ruinent lentement les organismes. Il est également probant que l’insalubrité du littoral est à l’origine d’épidémies courantes et meurtrières. Cependant, ce ne sont pas des raisons suffisantes. Il conviendrait donc de développer l’éducation physique et d’inculquer des règles d’hygiène élémentaires afin de remédier aux difficultés rencontrées, à moins de considérer avec Raphaël Barquissau que des mesures eugéniques s’imposent : « Pour éviter que notre vieille race aille en s’affaiblissant toujours, répandez cette idée qu’il faut, par un moyen quelconque, réimplanter en France les familles trop anémiées et provoquer la venue de nouveaux éléments, colons, soldats, fonctionnaires, qui rajeuniront notre sang »[77].

     Le corps mystique de la Nation présuppose donc une régénération de ses composantes raciales, jugées dégénérées selon l’utopie visant à transformer l’espèce humaine dans le sens d’un idéal déterminé. L’obsession de la décadence et de la dégénérescence est une constante dans les discours analysés : associée aux désillusions d’une assimilation jugée insuffisante, elle pousse une frange de l’élite réunionnaise à adopter des comportements empreints de darwinisme social, ce qui dans le monde colonial se transforme très vite en mixophobie et en condescendance élitaire. Une étude plus précise des représentations mentales sur la nature humaine permettrait certainement de mieux comprendre les réactions suscitées par les mesures de sélection que nous venons d’analyser brièvement. Dans une société réunionnaise de plus en plus métissée, ces représentations permettraient peut-être de mieux comprendre les arcanes d’une construction identitaire complexe.

Bien que les aptitudes combattantes des Réunionnais soient régulièrement mises à mal dans les différents rapports que nous avons étudiés, l’expérience de la guerre va bel et bien servir de révélateur et annihiler peu à peu les complexes ressentis par une frange de la société réunionnaise. En effet, les expéditions malgaches de la fin du XIXème siècle accréditent l’idée que les Créoles sont rompus à l’exercice militaire. La Grande Guerre témoigne ensuite de leur participation patriotique, tandis que la guerre d’Indochine les ancre dans une culture d’armes désormais acquise et reconnue par la Nation. Ces trois mouvements font l’objet de la suite de notre analyse, laquelle s’appuie sur les témoignages des combattants et les réactions de l’opinion publique dans une optique de reconnaissance de la Nation.

PSYCHOSE ET ESPIONNITE

         La participation à la guerre peut prendre quelques formes détournées où l’imagination supplée parfois le contact de la réalité guerrière. La force de l’imagination est d’autant plus forte que La Réunion est éloignée des principaux fronts du conflit. Cet éloignement explique en partie les formes prises par cet imaginaire que nous pouvons comparer à une psychose de guerre dont les vecteurs de sa diffusion se comprennent à la fois par des stimuli extérieurs et une propension naturelle intrinsèque à toute société. Si la psychose renvoie à une perte de contact avec la réalité, cette « anomalie de l’esprit » peut ainsi se comprendre en terme collectif comme le résultat à la fois d’une disposition d’esprit spécifique à l’île, mais aussi et surtout comme le fruit d’une propagande active. Pourtant éloigné des zones de conflit, l’île de La Réunion entend participer pleinement à l’effort de guerre et partager la souffrance de la mère patrie.

À défaut d’une confrontation directe, d’une participation immédiate à la réalité guerrière, certaines franges de la société réunionnaise alimentent des formes discursives d’une rare violence contre des ennemis potentiels. La peur de l’ennemi extérieur et les fièvres obsidionales renvoient ainsi à une volonté spécifique d’être pleinement intégré aux principes de la défense nationale. Commençons par la peur de l’ennemi et ses relents liés à l’espionite.

La peur de l’ennemi

     La peur de l’ennemi se reflète avant tout dans la psychose d’une attaque de l’île par des croiseurs allemands. Bien qu’éloignée du cœur des opérations militaires, la rumeur s’amplifie chaque jour autour de fausses informations ou d’erreurs journalistiques qui laissent entrevoir l’ampleur des hantises et la force des préjugés. La psychose de guerre s’installe et défie les lois de la géographie.

Cette agitation est directement alimentée par les autorités centrales, comme le suggère une circulaire de Gaston Doumergue du 25 septembre 1914 au sujet des centres d’information d’Outre-Mer. Le ministre des Colonies insiste sur la nécessaire constitution de service de renseignement au sein des territoires de l’empire. A l’image de la Grande-Bretagne, la sécurité maritime devient un enjeu majeur du conflit. La circulaire précise qu’il s’agit surtout de surveiller les pavillons allemands et autrichiens. Malgré l’absence de danger immédiat, les relais de l’administration coloniale établissent pourtant des enquêtes dans cette optique, accentuant de fait le sentiment d’insécurité.

Le capitaine Deroche, commandant du détachement de Gendarmerie de La Réunion envoie ainsi un rapport, classé secret, au gouverneur de l’île concernant une possible attaque des Allemands sur l’île dès le 13 août 1914. Il détaille les mesures qu’il conviendrait de prendre en cas d’improbable arrivée d’un bâtiment allemand. Deux cas de figure sont envisagés. Soit l’ennemi n’observe pas les conventions internationales et tente un débarquement après avoir bombardé les points stratégiques de l’île. La solution envisagée est une défense à main armée. Soit l’ennemi respecte les conventions internationales et réquisitionne sans acte d’hostilité préliminaire. La solution envisagée est de laisser les notables de l’île libre des dispositions à prendre pour sauvegarder les intérêts de l’île. En dépit de toute logique stratégique, seule l’invasion est perçue comme valide par les autorités. Une force de cent-cinquante hommes[78] est ainsi mobilisable pour faire face à une attaque. En cas de bombardement, on compte évacuer les populations sur les « écarts » et répartir les vivres sur plusieurs points de l’île. Pour prévenir un quelconque débarquement, on préconise d’obstruer l’entrée du port par un câble amarré aux blocs de la jetée. Les autorités de l’île s’enferment de la sorte dans une forme de paranoïa où les plus grands périls sont envisagés.

Certes, il s’agit de répondre aux injonctions émanant des autorités centrales, cependant sur une île où la peur est quasiment consubstantielle à l’identité réunionnaise[79], il n’en faut guère plus pour alimenter les rumeurs d’une invasion. La presse s’empare du sujet et accentue la psychose générale. C’est ainsi que les journaux parlent désormais de piraterie allemande. La flotte allemande déployée se résume pourtant à seulement deux navires dans l’océan Indien : le Koenisberg et l’Emden. Le directeur de la Banque de La Réunion est tellement affolé qu’il suggère un repli de l’or de sur l’île Maurice. Le gouverneur lance un appel au calme et suggère de cacher l’or dans le cirque de Salazie. Dans ses souvenirs, Charles Foucque évoque cette psychose lorsqu’il prend un paquebot pour se rendre à Madagascar :

« Et ce fut la haute mer entre le ciel et l’eau, le silence éternel des espaces infinis. La nouvelle que le croiseur allemand Koenigsberg était dans les parages circule bien vite à bord, exacerbant encore les imaginations. Mais on scrute vainement l’horizon, le vaisseau de guerre reste fantôme »[80].

Lorsque le Koenisberg coule le croiseur Pegasus en rade de Zanzibar, la presse[81] en fait ses gros titres et développe la thèse d’une insécurité des lignes maritimes. Le journal L’Action de l’île de la Réunion déclare ainsi en septembre 1914 « c’est un véritable croiseur fantôme que ce Koenisberg ; et la série de ses exploits commence à s’allonger beaucoup. Il est fort capable un de ces jours, de tourner son regard de notre côté et de venir se ravitailler chez nous »[82]. Le soulagement ne viendra qu’en février 1915 lorsque ce dernier sera coulé dans une rade de Madagascar. Cet affolement est cependant réactivé par les prouesses de l’Emden dont on conte les exploits à la « une » des journaux. Il a ainsi coulé huit navires en septembre 1914, puis six le mois suivant. La peur devient une réalité pour les Réunionnais lorsque l’on apprend le bombardement de Madras en septembre[83]. La fin du cauchemar ne sera effective qu’en novembre après le torpillage de l’Emden au Sud-Ouest de Java. Face à ce flot d’informations, la population se persuade donc de l’arrivée imminente de cette flottille allemande sur les rivages réunionnais.

C’est ainsi que le 22 septembre 1914, un navire de pavillon étranger se présente devant le Port. La panique est perceptible sur les quais et une foule nombreuse vient aux nouvelles. Le responsable du Port envoie des messages par signaux lumineux afin de connaître l’identité du navire, et l’on assiste alors à une incompréhension et un mouvement de foule avant de comprendre qu’il s’agit d’un navire anglais en partance pour Maurice[84] ! De même, en novembre 1914, les Saint-Paulois croient entendre les coups de canon du Koenigsberg durant une nuit de tempête, confondant ainsi le ressac bruyant provoqué par les conditions climatiques avec un bombardement de l’île ! Certes, les journalistes ont bien conscience de l’exagération de la peur mais comme le souligne La Patrie Créole en novembre 1914 :

« Sans être impressionnables à l’excès, nous avançons que ce n’est pas sans un frisson à fleur de peau, que nous songeons à la visite des brutes allemandes qui ne se contenteront peut-être pas de beaucoup d’or, et en voudront peut-être aux vies humaines, qui ne comptent pas pour [eux] »[85].

Cette psychose va durer tout au long du conflit et entretenir le mythe d’une possible attaque. C’est ainsi qu’en 1916, le gouverneur de Madagascar envoie au gouverneur de La Réunion, un étrange message codé, sorte d’esperanto surprenant :

« 93 Capitaine Vapeur Anglais Brigitta qui décharge charbon créolo collevisti sosaquemos et qui doit revenir Lorenço Marquez aurait reçu anticorro amymonius assuringly cubile assumpting sfumatezza alloppiano assopito anxietudo Mozambique crois devoir vous scoperta concliclam en vous priant me la arillado apesarando »[86].

Immédiatement, le gouverneur de La Réunion prend des mesures de protection de l’île que la presse relaie dans ses colonnes. Les éléments déclencheurs de cette psychose sont donc à rechercher avant tout dans le manque d’informations et le traitement de celles-ci. Les journalistes « se demande[nt] si, en outre de la censure rigoureuse exercée en France et qui ne permet la transmission télégraphique que des faits dont on veut bien que nous soyons informés, il n’en existe pas une autre, sur place, qui a pour effet de rendre un peu moins intelligibles encore les rares nouvelles qui filtrent si péniblement »[87]. En effet, le contrôle de la presse est une réalité depuis qu’un décret de censure a été voté le 5 août 1914, cependant l’arrêté n’a été pris pour La Réunion que le 3 octobre et publié dans le Journal Officiel de l’île le 9 du même mois.

Les textes stipulent l’interdiction de publier des renseignements de nature à nuire aux relations avec les pays alliés, neutres, ou relatifs aux négociations politiques, d’attaquer les officiers, de reproduire des articles parus dans la presse étrangère, de divulguer les lieux de décès des hommes sur le front, de mentionner l’expérience combattante, de publier des interviews de généraux. Les textes suggèrent enfin de surveiller tout ce qui pourrait correspondre à de la propagande pour la paix. La censure explique sûrement en partie les nombreuses phobies engendrées par le manque d’informations. Comme la population de l’île est dans sa majorité illettrée, les informations circulent de bouche à oreille et sont relayées à travers un filtre imaginatif plutôt prolixe. Nous pouvons émettre l’hypothèse que ces agitations ont essentiellement pour but de mobiliser l’opinion qui en retour ne peut qu’accepter les mesures coercitives mises en place par les autorités. Dans le même temps, nous pouvons imaginer qu’il s’agit de montrer à la métropole que les Réunionnais ne sont pas épargnés par les souffrances de la guerre et communient de la sorte avec le reste de la Nation. Il en est de même avec les fièvres obsidionales qui vont se propager sur l’île durant le conflit.

Les fièvres obsidionales

         Si le principe d’identification nationale se nourrit d’un besoin d’appartenance et de reconnaissance, il peut également prendre sa source dans l’exclusion des ennemis de la Nation qu’ils soient réels ou imaginaires. Ces sentiments peuvent déboucher sur des fièvres obsidionales, qui pour notre cas, cherche des ennemis pour légitimer le combat patriotique malgré l’éloignement de la guerre. De la sorte, nous pouvons nous interroger sur la place de la guerre dans les processus de construction identitaire et sur les comportements des acteurs face à la montée en puissance de la violence. La notion de déviance prend ici tout son sens : elle définit des attitudes non-conformes par rapport à des normes définies et s’inscrit dans un comportement de transgression qui aboutit à une modification des sociétés en temps de guerre. La Réunion n’a pas échappé à ce processus, intégrant de nouvelles valeurs censées prouver le consensus patriotique et déterminer une réelle volonté de participer à l’effort de guerre.

La peur d’être envahi, le délire psychotique autour de l’espionite, la stigmatisation des ennemis de la Nation vont ainsi devenir des révélateurs d’une nouvelle conscience patriotique. Psychose et espionite s’inscrivent ainsi dans un contexte de craintes réciproques entre les différents groupes ethniques qui cherchent leurs marques durant cette période de tensions et de suspicions. Au-delà d’un héritage, il s’agit certainement d’une volonté d’en « découdre » avec un ennemi irréel qu’il convient de rendre tangible afin de participer à l’effort de la communauté nationale. Pendant le conflit, l’ennemi intérieur représente une figure majeure de la culture de guerre. Parce que celle-ci exige la mobilisation de la nation tout entière, l’arrière représente l’une des sources de la force militaire, de sorte que la peur d’une quelconque déstabilisation entraine des réactions violentes. Nous retrouvons cette propagande sur l’île de manière réduite à l’encontre surtout de la communauté z’arabe[88]. Ceci explique les mesures de contrôle des courriers et la surveillance des périodiques venant de l’étranger. Un télégramme du 10 août 1914, provenant du ministère des colonies, stipule ainsi que tout document utilisant un langage secret ou rédigé dans une langue étrangère est interdit[89]. C’est pourquoi, la gendarmerie est alertée de la réception d’un journal en ourdou par un certain Issop Casim dans la commune de Saint-Denis.

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Journal censuré dès le début du conflit, A.D.R., R 50.

Ne pouvant être traduit, le journal est censuré et les expéditions sont stoppées rapidement. Provenant des Indes britanniques, répondant au titre évocateur de « Trahison » ou « Tromperie », ce journal reste tout d’abord une énigme pour les autorités de l’île. Les suspicions sont d’autant plus importantes que le commerçant qui le reçoit est bien établi dans le commerce sur Saint-Denis[90]. La maîtrise de l’ourdou, langue liturgique peu connue des fidèles de La Réunion, suppose que ce commerçant soit doctement instruit en théologie islamique. La coutume voulant que les imams de cette période soient issus de la diaspora indienne, on peut supposer qu’Issop Casim a conservé des contacts avec le sous-continent indien. Le sous-titre interpelle l’ensemble des communautés indiennes et demande de se soulever et de refouler l’envahisseur. Les articles suivants suggèrent un livre noir de la colonisation britannique. L’accusation porte notamment sur la politique ethnique menée par les Britanniques qui vise à soulever les hindous contre les musulmans. Cette thématique a déjà été étudiée par ailleurs[91] et invite les puissances de la triple entente à faire preuve de vigilance. C’est pourquoi, les autorités françaises tentent de recouper leurs informations avec celles de leurs alliés afin de rendre plus efficace leurs institutions de renseignement. Pour La Réunion, une circulaire de Gaston Doumergue enjoint ainsi le gouverneur à partager ses informations avec les autorités consulaires sur l’île. Cet épisode pourrait paraître anecdotique si d’autres événements ne venaient étayer la thèse du développement des contre nations au sein de la société réunionnaise. Les Asiatiques, qu’ils soient indiens ou chinois, en sont les principales victimes. Il n’y a qu’un pas pour que ces communautés soient stigmatisées et deviennent selon les propos de la presse nationaliste de l’île des « boches coloniaux ». C’est particulièrement flagrant avec les événements qui se sont déroulés à Saint-Joseph en novembre 1915.

Une manifestation contre la vie chère rassemblant près de deux-cents émeutiers dégénère en un saccage de boutiques tenues par des commerçants musulmans. L’arrivée des militaires permet de ramener le calme, de disperser la foule et d’entreprendre les premières enquêtes de terrain. La responsabilité est vite attribuée à quelques meneurs car la population est « peu lettrée, essentiellement moutonnière et à la merci des fauteurs de troubles », nous dit le capitaine Deroche[92]. Les larcins ne sont guère cachés puisque les enfants seraient revenus à l’école l’après-midi avec des effets volés dans les établissements z’arabes[93]. Cette anecdote prouve toute la naïveté des acteurs et l’absence de plan de recel afin d’écouler les marchandises issues du pillage.

Si la presse dénonce les événements, elle met surtout en évidence son incompréhension. Le décalage semble donc d’autant plus grand que la population a toujours été considérée comme pacifique et respectueuse de l’autorité. Cette émotion populaire aurait pu se limiter à un épisode judiciaire si la presse ne s’était emparée du sujet et ne l’avait transformée en un débat patriotique où la stigmatisation de l’ennemi prenait un tour racial. Deux journaux réunionnais s’illustrent particulièrement dans ce détournement de sens : La Patrie Créole et La Bataille Sociale. Les Asiatiques deviennent des « emprofiteurs » selon le langage utilisé par la presse. La Patrie Créole clame qu’il est désormais temps de lutter contre les ennemis de l’intérieur :

« Sus aux métèques germanophiles, qui se croient assez puissants pour commander en maîtres absolus, dans notre belle colonie ! (…) En démasquant l’âme noire asiatique, ce n’est pas seulement notre existence que nous défendons, mais notre passé qui fut souvent glorieux, nos souvenirs, l’avenir de nos enfants et l’intégrité du patrimoine créole »[94].

Les diatribes reflètent une forme de nationalisme radical où la préservation des valeurs ancestrales est d’autant plus justifiée qu’elle renvoie à un combat manichéen opposant la gloire créole à la noirceur d’âme des étrangers asiatiques. Le journal La Patrie Créole se dit soutenu par « toute une population d’honnêtes travailleurs, toute une phalange d’intelligences d’élite, souffrant de l’envahissement constant et méthodique par toutes les épaves que l’océan Indien charrie sur ses bords hospitaliers ». L’auteur de ces lignes se considère ainsi comme un franc-tireur de la conscience créole en proie à l’invasion d’une horde de métèques abordant des bords hospitaliers. L’argumentation dévoile une logique d’exclusion de circonstance en corrélation avec la Grande Guerre. Le « Nous et les autres »[95] prend ici tout son sens. Les Z’arabes de La Réunion sont associés aux Ottomans par le simple fait qu’ils sont musulmans. En effet, allié de l’Allemagne, l’Empire Ottoman a déclaré la guerre à l’Entente dès 1914 et participé à des opérations militaires en Égypte et dans le Caucase. Le musulman est ainsi associé au boche dans cette rhétorique de l’exclusion. Cette dénomination de boches turcophiles démontre que le contexte des alliances de la guerre est connu des responsables de la campagne xénophobe. Même s’ils ne peuvent ignorer que les musulmans de l’île ne sont en rien originaires de Turquie, ces mêmes responsables utilisent une logique d’association peu probante autour de l’appartenance religieuse. La menace de traitrise repose sur la figure emblématique du Sultan qui bénéficiait d’une caution religieuse de premier plan, même si son appel au djihad n’a pas été suivi d’effets. Peu importe également les failles dans le raisonnement comme l’association de la diaspora chinoise de l’île à la communauté musulmane afin de légitimer la xénophobie latente. Peu importe enfin que les marchands incriminés soient de citoyenneté britannique puisqu’ils sont originaires de l’île Maurice. Cette diabolisation ne peut se comprendre sans préciser le contexte militaire et stratégique de la guerre en Orient[96]. Les événements de Saint-Joseph se déroulant au cours du rembarquement des troupes française du front oriental, on comprend mieux la rhétorique de l’exclusion utilisée au cours de la campagne anti-asiatique. Un bréviaire de la haine peut alors être dressé en reprenant un échantillon des articles publiés par La Patrie Créole et La Bataille Sociale.

LA BESTIALITE

L’ALTERITE

LE PROFITEUR

LE DIABLE ET LES FLEAUX DIVINS

L’ETRANGER ET L’ENNEMI DE LA NATION

peuple moutonnier 

 

tête de fouine

 

museaux hideux

 

mantèque

 

cochon goulu

 oiseau de mauvaise augure

 

animal malfaisant et puant

 

griffe dans notre chair

« mentalité différente »

 

« exotique » 

 

« l’indésirable » 

emprofiteurs 

 

ils sucent le meilleur de notre sang 

 

pilleurs de mansardes 

 odieux mercantis

 

suant la rapine 

 

associés de la bourgeoisie capitaliste

 

 

profane

 

l’âme noire asiatique

 

vampires 

 

la lèpre 

 

nuée de sauterelles

 

chancre

métèques germanophiles

 

camelote allemande

 

boches turcophiles

 

valets des assassins de Stamboul

 

asiatique turcophile et bochophile

 

gredin de métèque

 

arabe

 

épave de l’océan Indien

 

traitre

Champ lexical utilisé dans les campagnes médiatiques contre les Asiatiques

            La hantise de l’espionnage et de la subversion incite également les autorités réunionnaises à rechercher l’action occulte d’agitateurs ennemis. Les Allemands et les Italiens sont évidemment les premiers suspects. Même s’ils sont installés depuis longtemps sur l’île, qu’ils soient diplomates ou négociants, ils subissent les foudres de l’administration qui les accuse de fomenter des actions subversives. Ce climat domine surtout au début du conflit et provoque une peur parfois hystérique de l’espion qui s’accompagne d’une vague de dénonciations en tout genre frisant parfois le ridicule.

Une réclame pour une maison allemande, envoyée de Paris au président de la chambre de commerce de La Réunion met ainsi en émoi les autorités[97]. Les animosités à l’encontre des germanophiles impliquent également un contrôle des habitants d’origine allemande sur l’île. Les suspicions se portent essentiellement sur un Allemand et deux Italiens. Le 12 août 1914, le capitaine Deroche est ainsi mandaté pour mener une enquête sur ces trois ressortissants étrangers. La psychose touche ainsi de manière grotesque un certain Rohnstadt comme l’illustre un courrier du gouverneur Cor au ministre des colonies dans lequel il précise que la personne incriminée est internée à l’hôpital de Saint-Denis pour de graves problèmes de santé et son âge avancé puisqu’il ce dernier a alors 60 ans. Les suspicions établies contre Frédéric Rohnstadt mettent en alerte les services du ministère des Colonies qui informent le député réunionnais Lucien Gasparin des résultats de l’enquête menée à son encontre. Selon les termes du rapport, « le sieur Rohnstadt, quoique né en Russie et marié à une française, n’en est pas moins allemand de nationalité. Cet individu s’est, en outre, livré au début de la guerre, à des tractations commerciales d’un caractère douteux, et je ne puis en conséquence que maintenir la décision intervenue au sujet de son internement »[98].

Les représailles envers ce sujet allemand s’expliquent par ses activités commerciales avec une entreprise installée aux États-Unis mais appartenant à des sujets allemands[99]. L’utilisation d’acronymes et d’abréviations commerciales pouvait laisser l’imagination débordante des autorités passer les bornes de la raison. Le dossier est ensuite défendu par le gouverneur Duprat qui intercède en faveur de l’Allemand en essayant d’atténuer sa « germanité ». Ce ressortissant allemand serait ainsi né en Russie, à Saint-Pétersbourg, sa femme serait française et, comble de l’ironie, son beau-frère serait colonel dans l’armée française[100] ! Son comportement durant le conflit montre son attachement patriotique à la France, comme l’illustre la mention de son nom sur une liste de souscription établie pour les blessés de guerre en août 1914[101]. Cette phobie concerne également les ressortissants italiens. Tel est le cas de Michel Orrico, âgé de quarante-six ans et marié à une Réunionnaise, fille d’un brigadier de gendarmerie, depuis de nombreuses années. Entrepreneur dans le cinéma, son honorabilité n’est pas remise en cause mais ses fonctions de vice-consul d’Italie sur l’île laissent présager des menées obscures[102]. Quant à François Labanca, âgé de quarante-huit ans, ce dernier est installé à La Réunion depuis près d’une vingtaine d’années et n’ayant pu trouver de situation stable pour honorer son métier d’horloger, il vit misérablement et a contracté de nombreuses dettes. Aucune procédure judiciaire n’est envisagée à l’encontre de ces trois personnes même si elles subissent durant le conflit une discrète surveillance et se trouvent confrontés à l’infamie des rumeurs.

            In fine, les soupçons d’espionnage visant les Italiens et les Allemands participent à une volonté de défense nationale, qui se traduit dans ce domaine, en métropole tout au moins, par la confiscation systématique des biens ennemis et un durcissement du droit de la nationalité. À son échelle, patriotisme oblige, La Réunion entendait sans doute jouer sa partie, si petite soit-elle. Les spécificités de ce patriotisme réunionnais sont peut-être à trouver dans les sentiments d’abandon et d’éloignement éprouvés par la population. On peut ainsi émettre l’hypothèse que les ressentiments populaires contre les populations d’origine indienne et allemandes sont la conséquence d’un désir refoulé de participer de manière plus active au principe de la défense nationale. Si « le tragique naît du heurt de systèmes de représentations incompatibles entre eux »[103], les rumeurs lancées contre les ennemis seraient dans cette optique une revendication indirecte de participation au conflit.

LES CELEBRATIONS DE LA VICTOIRE A LA REUNION

La communion nationale devient opératoire dès la fin des hostilités et entérine un sentiment d’appartenance nationale dans la joie, la douleur et le deuil. Si la résignation et l’exaspération de la guerre ont été une constante des années d’enlisement du conflit, on perçoit dès l’annonce de l’armistice un élan populaire où s’entremêlent des sentiments complexes et ambigus. Lors de l’annonce de la Victoire, la liesse a été totale en France métropolitaine et demeure un exemple notoire de communion nationale que l’on compare à l’enthousiasme de l’entrée en guerre[104]. Néanmoins la fièvre patriotique dans les colonies n’a guère eu la même ampleur que celle ressentie en Métropole. L’organisation des festivités et les discours prononcés laissent entendre qu’il s’agit surtout d’une mainmise de l’ordre colonial et d’une volonté des élites. Le poids des associations d’anciens combattants, si déterminant en métropole pour l’organisation des festivités, n’a pas eu pour La Réunion la même vitalité. C’est ainsi qu’à la lecture de la presse réunionnaise de l’immédiat après guerre, nous pouvons percevoir le poids d’une propagande impériale très largement diffusée grâce à deux relais privilégiés : les milieux républicains et le clergé. La Petite Patrie est ainsi célébrée à l’aune de l’effort de guerre consenti et démontre sa volonté assimilatrice à la nation française.

L’annonce de la victoire

            Selon les commentaires des journalistes[105], la ville de Saint-Denis a été l’objet d’une « grandiose manifestation » qui se serait organisée spontanément à partir de l’annonce par câblogramme de la signature de l’armistice. Les journalistes parlent alors d’une véritable union sacrée entre les Réunionnais. Au signal du tintement des cloches de la ville une « foule immense » regroupant l’ensemble des composantes de la société dionysienne s’est dirigée vers la Cathédrale dans la joie et en chantant des hymnes patriotiques. La presse relate avec lyrisme « la grande, la radieuse nouvelle, la nouvelle tant souhaitée, ardemment désirée, si impatiemment attendue, la lumineuse nouvelle de la victoire »[106]. Cette annonce entame un cycle de festivités qui vont se dérouler durant cinq journées dans le chef-lieu pendant lesquelles la dévotion patriotique et la ferveur religieuse seront de mise. Cette double dimension s’apparente ainsi à un culte civique et religieux pro patria dont l’enthousiasme est d’autant plus exacerbé que la République[107] et l’Eglise[108] demeurent les piliers fondateurs de l’identité coloniale.

Les premiers cris de joie sont d’abord adressés à la Nation, cette « France  flambeau du monde et gardienne de la Civilisation », cette France qui constitue le « rempart indéfectible contre les Barbares[109]». Les soldats sont les premiers à recevoir les hommages entérinant la reconnaissance d’une dette envers «  ceux qui de leur sang généreux ont arrosé le sol sacré de la patrie ». Les interrogations demeurent cependant quant à la sincérité de l’élan populaire mis en exergue dans la presse locale. S’agit-il d’une volonté des élites et de leurs institutions ou de la véritable marque d’un engouement populaire ? Dans ce domaine, il convient de distinguer l’opinion publique de l’opinion populaire. L’opinion publique n’est pas l’opinion du peuple, elle n’est même pas l’opinion de tous ceux qui écrivent et qui sont lus mais, elle représente ceux qui occupent une position dominante dans l’espace politique, culturel et médiatique de La Réunion. Quant à l’opinion populaire, les sources demeurent lacunaires pour pouvoir y répondre et l’historiographie reste prudente sur cette question même si le soulagement semble se mêler à l’euphorie de la victoire.

Cependant, on peut évaluer l’intensité des festivités et la réalité de l’élan populaire à travers les câblogrammes des Maires des différentes communes de l’île adressés au Gouverneur. La communion paraît ainsi totale dans les plus importantes agglomérations où des rassemblements ont pu regrouper près de 1000 personnes. Cependant, les témoignages semblent plus circonspects pour les zones rurales et les périphéries de l’île où l’onde de choc a dû être plus mesurée.

La Victoire est avant tout celle de la « guerre juste » remportée grâce à la volonté divine auprès de qui le « peuple élu » se doit de rendre hommage. Il n’est donc guère étonnant que les premiers lieux de ralliement soient les édifices religieux. La cathédrale de Saint-Denis est ainsi prise d’assaut dès que le tocsin annonce la nouvelle :La consonance religieuse est ainsi omniprésente dans les commentaires des journalistes. Associant la Victoire à une certaine sotériologie, le renouveau s’inspire d’une justice divine où les morts sont présents au détour de la souffrance des familles de victimes. La messe est utilisée de manière métaphorique pour exprimer la communion des populations en ce moment de manifestation de joie et de souffrance. On se salue, on se prend dans les bras car « on obéit à la voix d’or des bronzes sonores chantant la victoire »[110]. Ce n’est pas encore le temps de la réflexion et des discours mais celui de la spontanéité et des processions. Les lieux hautement représentatifs peuvent ainsi être investis en une marche symbolique dont le parcours correspond à un cérémonial parfaitement huilé. Si « le peuple avec son impulsion instinctive a su organiser seul, cette manifestation simple et touchante »[111], l’itinéraire choisi reprend à son compte l’idée d’une union sacrée entre toutes les institutions représentatives de l’île.De la cathédrale à la maison du Gouverneur, la foule ne cesse de voir gonfler ses rangs en une manifestation festive où les chants patriotiques et les acclamations rivalisent d’intensité.

Selon la presse, toute la population de l’île est représentée, « des couches les plus profondes de notre populo jusqu’aux classes les plus aristocratiques de la Bourgeoisie tous, sans distinction, se sont confondus dans le même geste d’enthousiasme pour fêter la victoire »[112]. Les élèves de Saint-Denis participent à la procession en un front uni où les écoles primaires et les lycéens partagent leur enthousiasme avec les élèves des Ecoles des Frères. Les représentants de l’Angleterre par le biais de son consul s’associent également à la foule.Le temps des déclarations procède de ce rituel festif. La logique discursive s’organise en trois temps autour des félicitations, de la justification de la Victoire et de la souffrance endurée. Ces thématiques sont immédiatement reprises par les dignitaires présents qui rivalisent d’ardeur pour célébrer la Victoire. Le gouverneur « représente la victoire comme le prix d’incessants efforts, du labeur, de la ténacité, de l’héroïsme des armées françaises et alliées et aussi de la patience résolue, de l’admirable attitude des populations de l’arrière »[113]. Il termine en conviant la foule à crier avec lui Vive la France ! Vive la République ! Vive l’Angleterre ! Vive les Etats-Unis d’Amérique ! Vive l’Italie ! Vive la Belgique ! Vive la Serbie ! Vive les Réunionnais ! Vive Garros ! Le ton est donné et les journées de célébration ne feront que confirmer cette culture patriotique qui se met en place au lendemain de la Victoire.

Les valeurs morales fondent les efforts des militaires et des civils face au conflit dans une communion d’action entre le front et l’arrière. La célébration de la France et de ses alliés, des Réunionnais et de leurs héros ancre la Petite Patrie au sein de la communauté nationale à travers des idéaux pleinement partagés par le camp des vainqueurs. La créance léguée par les morts n’est pas oubliée et le sacrifice consenti est pleinement justifié.

Dieu et patrie : la symbolique religieuse

            L’Église, par l’intermédiaire de son représentant Mgr de Beaumont, s’inscrit d’abord dans la reconnaissance morale. Les Réunionnais attendent avec impatience son premier sermon post conflit. Lors de la messe dominicale du 14 novembre dans la cathédrale de Saint-Denis, la population est ainsi au rendez-vous. Il ne s’agit plus d’exhorter les fidèles pour leur donner du courage et de la confiance mais bien de les instruire sur les enjeux de la Victoire et le rôle joué par la providence divine à cet effet. Préparé avec minutie, le sermon est composé d’un argumentaire théologique et philosophique de haut vol.

« Il faudrait les accents d’un Bossuet ou d’un Lacordaire pour célébrer dignement le grand fait historique qui nous réunit dans cette cathédrale (…). Gloire à la France immortelle. Gloire à ses alliés. Gloire à Dieu, au Dieu saint, juste et miséricordieux. Gloire à la France. “Mettez la France debout, a dit Déroulède, et vous verrez quelle taille elle a.”

Notre France a été admirable dans la défense de son territoire. (…) Ouvriers de la victoire aussi la grande armée des âmes qui ont prié, qui ont souffert pour obtenir de Dieu le succès de nos armes. (…)

Pour nous autres chrétiens, le patriotisme est une dépendance de la vertu maîtresse du christianisme : de la charité. (…) “Dieu et Patrie”, telle est, telle sera toujours notre devise »[114].

Bossuet, Lacordaire et Déroulède sont associés de façon déroutante dans les premiers mots du sermon. La providence[115], la croyance dans le progrès et la liberté[116], le nationalisme intransigeant[117] constituent les bases de l’argumentaire patriotique. La Providence divine est au cœur de la réflexion, comme c’est également le cas pour les sermons de bon nombre d’évêques de cette période qui ont été influencés par l’intense réflexion théologique de la fin du XIXème siècle. Nul doute que la pensée de l’évêque de La Réunion ait été sensible à ces débats. Né en 1872, docteur en Philosophie et en Théologie, Mgr de Beaumont représente une double caution morale pour la population réunionnaise : aumônier durant le conflit, il obtint la croix de guerre pour son action à Verdun  - comme nous l’avons déjà indiqué préalablement[118] - proche du peuple, il s’acharne à proposer une neutralité conciliante en terme politique. Les propos tenus lors de son sermon s’opposent en effet au principe de « guerre divine » de Joseph de Maistre, une sorte d’expiation voulue par Dieu. Sa réflexion tourne plutôt autour d’une guerre juste car la France a été admirable dans la défense de son territoire. En cela, Mgr de Beaumont se rapproche des idées défendues par la Ligue Catholique pour la Paix :

« On sait que les catholiques français furent quasi unanimes à penser que la France, victime d’une agression allemande était engagée dans une “guerre juste”. (…) La guerre et l’“union sacrée” contribuèrent à fortifier dans le monde catholique français le lien entre le sentiment national et le catholicisme »[119].

La puissance divine a donc choisi son camp, le doigt de Dieu est là comme le prouvent la mobilisation enthousiaste des soldats, les moments clés du conflit et les actes de bravoure de ces derniers lors des campagnes de la Marne, de Verdun ou encore de l’Yser. Le patriotisme peut alors s’incarner dans l’une des trois vertus théologales défendues par l’Église : la charité. Selon Mgr de Beaumont, la défense de la France immortelle devient ainsi un sacrifice spirituel, le « don à Dieu en imitation de Dieu » pour reprendre les termes d’Annette Becker qui précise :

« Ce sacrifice est un choix, accompli précisément parce que le prix risque d’en être le plus élevé : celui de la vie. (…) Chez certains, une véritable vague de sainteté passe dans le désastre de la guerre, entre la fascination pour la souffrance et sa sublimation »[120].

Cette culture religieuse de guerre[121] identifie la cause de l’Église à celle de la France, fille ainée de l’Église. Cette identification donne sa spécificité au patriotisme catholique dans lequel s’inscrit l’Évêque de Saint-Denis. Le sentiment national et le catholicisme ne s’opposent donc pas dans cette perspective. Selon les analyses proposées par Benedict Anderson, la construction identitaire autour de la Nation est ainsi liée à une nouvelle prise de conscience d’ordre culturel dont la continuité, issue des forces du passé, peut s’apparenter au souci de l’Église d’établir des « liens entre les morts et ceux qui ne sont pas encore nés, en vertu du mystère de la régénération »[122]. Le désenchantement du monde, lié à la guerre, ne remet donc pas en cause le principe religieux :

« Messianisme, espoir, désespoir, apocalypse, rédemption, souffrance, sacrifice, péché, croisade, punition, tels sont les mots de la culture religieuse de guerre »[123] .

Le 16 novembre, les célébrations religieuses de la victoire se poursuivent et prennent appui sur les cérémonies organisées traditionnellement en l’honneur de la Vierge afin de donner une plus grande solennité à l’événement. Près de cinq mille fidèles prennent ainsi position sur la place de la cathédrale, la population « arrivant par les rues de Paris et de l’église venant des points les plus opposés de la ville »[124]. Quittant le seul domaine de la célébration de la victoire, les rituels sont néanmoins accomplis avec une certaine ferveur patriotique. Près de deux cents jeunes filles sont assemblées sur la place, drapeaux tricolores en main, afin de porter en procession la statue de la Vierge de la cathédrale à l’église de Notre-Dame de la Délivrance :

« C’était un spectacle imposant que ce long ruban qui se déroulait ainsi et qui gagnant la rue du Pont se dirigeait vers l’église dont le parvis était envahi par une foule compacte. (…) Le canon se fait entendre, et salue l’arrivée de Mgr de Beaumont qui préside cette manifestation du pèlerinage. Les autels sont artistiquement décorés par les dames de la paroisse, la couleur de nos plus chers drapeaux se marie aux fleurs et aux bannières. (…)

Le clairon, la musique et le canon se sont fait entendre pendant que le ministre de Dieu élevait l’ostensoir. (…) Avec beaucoup de recueillement ces centaines de fidèles quittent la jolie chapelle et envahissent la place de l’Église où la musique les retient jusqu’au chant du départ à sept heures du soir. Avec ses airs les plus entrainants, elle se mêle à la salve d’artillerie qui nous jette de gaies détonations »[125].

Les rituels religieux se déroulent dans une ambiance martiale ou les « brancardières ornées de la croix rouge »[126] s’exécutent au son du clairon et du canon. La célébration autour de la Vierge Marie se décline en termes patriotiques autour de la reconnaissance des enfants morts pour la Patrie. C’est la communion auprès des morts, auprès des enfants de la Patrie qui guide ce choix comme semble l’interpréter le journal Le Progrès :

« Manifestation de prières, de gratitude, de reconnaissance envers la Mère du Christ qui a sauvé la France en soutenant les bras de ses soldats et en fortifiant les cœurs de tous ses enfants »[127].

Ainsi, Monseigneur de Beaumont « tient à venir remercier les milliers de fidèles assemblés dans cette jolie basilique dédiée à Notre-Dame de la Délivrance dans la manifestation spontanée faite à l’égard de la Reine du Ciel : manifestation de reconnaissance pour la remercier d’avoir protégé la France en lui donnant la victoire, manifestation de foi pour lui demander de continuer sa protection de notre patrie »[128]. Cette intercession de la Vierge dans les desseins de la France s’inspire du succès grandissant du culte marial dont la place sur le mystère du salut du monde est redéfinie au XIXème siècle[129]. Ce renouveau spirituel s’incarne dans la popularité des apparitions de la Vierge.

C’est dans ce contexte que se comprend la ferveur de la cérémonie organisée dans le chef-lieu. Mgr de Beaumont rappelle également le vœu prononcé par l’ensemble des évêques de France durant le conflit, d’amener les fidèles de leurs diocèses en pèlerinage à Lourdes en cas de victoire[130]. Ne pouvant l’organiser, pour des raisons pratiques évidentes, l’évêque souligne ainsi la nécessité et l’importance de l’actuelle cérémonie.

L’association du culte de Jeanne d’Arc au culte marial renforce cette idée de combat et de défense des intérêts de l’Église et de la Nation. Lors des cérémonies du 1er décembre 1918 dans la commune de Saint-André, la commémoration des morts s’organise autour de la célébration de la « Vierge de Lorraine » et de « Sainte Jeanne d’Arc, patronne et martyre de la Patrie »[131]. Béatifiée en 1909, Jeanne d’Arc ne sera pourtant canonisée qu’en 1920 et déclarée « Sainte patronne de la France » qu’en 1922[132]. Le culte populaire a donc anticipé la reconnaissance officielle. L’offrande d’une couronne aux martyrs de la guerre se matérialise devant la statue de Jeanne d’Arc dressée dans la commune. Ne disposant pas de monument commémoratif, le choix du site est rapidement justifié dans les discours :

« En attendant que nos mains pieuses puissent élever le monument qui vous est dû, le monument digne de votre héroïsme et de votre sacrifice, nous vous plaçons sous la sauvegarde de celle qui d’âge en âge, depuis cinq siècles, personnifie le Patriotisme, la Volonté, la Ténacité, vertus nationales, vertus sublimes, qui sauvèrent la France de 1429 comme elles sauvèrent la France de 1918. Humble bergère de Domrémy qui vécut et mourut pour la France (…), sois douce et maternelle à ces morts de la Grande Guerre dont tu fus l’Ancêtre illustre »[133].

La cérémonie solennelle prône l’union de l’ensemble des Réunionnais avec le rassemblement de tous les élèves de la commune, quelle que soit la structure d’enseignement[134].

« On arrive devant la Vierge Lorraine. Une estrade fleurie est édifiée devant la statue. Le Chef de la colonie et les Autorités y prennent place. Tout autour se rangent les jeunes filles avec leurs bannières. (…) La grande Couronne est déposée au pied de la statue par les quatre jeunes filles qui la portaient. Elles s’agenouillent en un geste de prière. Tout le monde se découvre, on entend la Marseillaise et la voix du canon retentit. La grande banderole tricolore, nouée autour de la Couronne portant ces mots : Hommage à nos morts »[135].

Drapeaux, cocardes, discours et chants accompagnent la cérémonie religieuse. Comme nous le rappelle Claude Prudhomme, à La Réunion, au moins autant qu’en métropole, le clergé s’est totalement engagé dans la Première Guerre mondiale. Les proclamations patriotiques et les exemples d’esprit de sacrifice donnés par les prêtres mobilisés ne laissent aucun doute sur la profondeur des convictions :

« Plus que jamais l’attachement à la mère patrie fait partie intégrante du discours catholique. La situation est donc très favorable pour permettre à Mgr de Beaumont de sceller la réconciliation entre les pouvoirs publics et les autorités de l’Église »[136].

Nous sommes assez éloignés des tensions et des rivalités qui caractérisaient les relations entre le politique et le religieux avant le déclenchement du conflit. La république et l’église semblent avoir trouve un compromis autour d’une dynamique commune : la patrie. Si les discours sont a l’unisson, les symboles peuvent néanmoins varier.

La république et la patrie : la symbolique laïque.

         Aux chants religieux s’ajoute La Marseillaise et sa symbolique républicaine. L’annonce de l’armistice est ainsi l’occasion de glorifier la République victorieuse et d’ancrer dès le départ le discours sur un plan politique. La République triomphe selon la presse. Elle sort de la guerre plus grande, retrempée peut on lire grâce aux sacrifices des soldats morts pour la patrie.

« Leur gloire est la nôtre : elle rejaillit sur les enfants de la France à perpétuité et sur tous nos ancêtres, qui sont aussi la France. Vive la France ! Vive la République ![137]»

Cette victoire républicaine implique une mise en scène et une représentation spécifique. Les acteurs de ces célébrations laïques s’inscrivent dans les relais institutionnels propres à la République comme les Mairies et les écoles publiques, mais aussi dans les lobbies républicains de l’île telle que la franc-maçonnerie. L’appropriation de la Victoire s’inscrit d’emblée dans une concurrence des célébrations et des festivités avec le clergé local. Confrontée au faste de l’église, la célébration laïque organisée par le Maire de Saint-Denis n’est pas sans soulever des critiques. C’est pourquoi les édiles municipaux s’empressent d’organiser le 17 novembre une procession patriotique et républicaine toute spécifique. Un char de la Victoire est ainsi constitué de manière hâtive. Ce char est « constitué par un groupe de radieuses jeunes filles symbolisant les diverses nations alliées[138]» La symbolique est d’autant plus forte que les termes de la cérémonie reprennent le modèle proposé par les célébrations parisiennes :

« Ce char est la reconstitution d’un Char du même genre qui avait été prévu
pour la manifestation de la victoire à Paris. La Capitale de la ”Grande France”
et la Capitale de la ”Petite France” ont donc joui de la même vision d’art
et de beauté
 »[139].

Le parallèle établi avec la Métropole permet d’associer la Petite France et la Grande France dans une communion de pensée. Les jeunes filles deviennent des représentations allégoriques mettant en scène les enjeux fondamentaux du conflit. Au premier rang, « dominant tous les [autres] : La Victoire ». Elle porte une couronne de laurier qu’elle tend comme une offrande aux combattants et vainqueurs du conflit. La prééminence de l’armée est ainsi mise en exergue et inscrit la cérémonie dans une perspective votive. « Au dessous du premier rang, La Lorraine, La France, L’Alsace » prennent place. La mémoire des territoires perdus et désormais intégrés à la communauté nationale rappelle ainsi les motivations du conflit. Cette Victoire n’est pas celle de la providence divine mais celle de la justice nationale. Au « deuxième rang, l’Angleterre, la Belgique, l’Amérique » se conjuguent avec « l’Italie, la Serbie, la Roumanie » situées au troisième rang. La reconnaissance des Alliés en fonction de leur degré de participation et de leur poids dans la destinée du conflit permet d’inscrire la Victoire dans une dynamique internationale et de confirmer le principe de la guerre juste. Enfin, les cinquième et sixième rangs rendent gloire aux acteurs du conflit « La Croix rouge, le Poilu blessé » mais aussi « [l’]Aumônier, [les]polonais, [les]tirailleurs sénégalais, [les]spahis »[140]. L’Infanterie coloniale est ainsi mise à l’honneur afin de rappeler l’effort fourni par les poilus réunionnais.

Cette allégorie de la Victoire propose un discours imagé qui se substitue à une justification plus abstraite. Elle permet de pallier une certaine crise langagière concernant la juste compréhension des principes républicains. C’est en ce sens qu’elle constitue une médiation privilégiée auprès de l’opinion publique. Cependant, elle suppose une juste compréhension des symboles qu’elle véhicule. Cette condition semble atteinte grâce à une éducation depuis longtemps ancrée sur les principes de l’iconologie républicaine.

Les institutions scolaires s’inscrivent également dans cette veine. L’école de la République s’engage dans la reconnaissance des héros de la Victoire et met en pratique une morale patriotique enseignée avec rigueur. Lors d’une manifestation patriotique, les élèves de la commune de Salazie organisent ainsi, sur l’initiative du Directeur de l’école, une procession dans la rue principale dont le parcours et la symbolique s’intègrent dans une union civique spécifique. Comme le tocsin de l’église, la cloche de l’école communale « sonne à toute volée pour fêter la Victoire » et donner le départ des festivités. Le Directeur s’adresse à ses adjoints et à ses élèves pour commenter la nouvelle avec emphase et empathie pour les familles car « la plupart des enfants ont leur père ou leur frère ou bien un parent sur le front. » Face à l’enthousiasme général, l’école distribue des cocardes tricolores qui sont « bien vite épinglées sur la poitrine de tous ces vaillants petits Salaziens. » La procession prend une allure martiale non sans rappeler les bataillons scolaires de la fin du XIXème siècle. Orchestrés par les maîtres de l’école, les élèves défilent en ordre serré sur deux rangs, drapeaux en tête, le long de la rue principale du bourg afin de se rendre directement à la Mairie. La population accourt pour partager l’enthousiasme général. L’accueil des édiles de la Mairie permet au Directeur de l’école de faire son discours qui prend les tonalités d’une leçon de morale patriotique.

« Ce bâtiment si modeste (…) est le siège du Gouvernement de la République. C’est de là que sont sortis les ordres de la mobilisation, c’est de là que sont sortis les encouragements quand on apprenait une défaite éphémère, c’est de là enfin que partaient les cris d’espérance quand on apprenait un succès de notre vaillante armée. La Mairie, c’est donc le cœur de la Commune. Aussi, en ce jour solennel [les] élèves ont tenu avant tout à venir chanter la Marseillaise devant la Maison Commune »[141].

Cette Maison Commune devient le théâtre d’une communion politique mise en exergue par la grandiloquence des comptes rendus journalistiques. De cette solennité des discours, quel poids peut-on réellement attribuer à cette manifestation patriotique ? S’agit-il d’un artefact, un phénomène créé de toute pièce, afin de valoriser l’action des Républicains de l’île ou d’une réelle manifestation d’enthousiasme unitaire et populaire ? A ce sujet, les archives restent muettes, ni les rapports de police, ni la correspondance du bureau de l’instruction publique ne mentionnent cette cérémonie. Faut-il croire alors à une complaisance de la presse républicaine dans un contexte de concurrence commémorative ?

La Franc-Maçonnerie de l’île de La Réunion participe également à la célébration républicaine de la Victoire à travers un bal organisé au sein de la loge. L’universalité proclamée et le pacifisme de nature des francs-maçons peuvent paraître, au premier abord, contradictoires avec les célébrations de la Victoire où les relents belliqueux teintent l’ensemble des cérémonies et des discours de l’époque. Pourtant cette « Eglise de la République[142] » défend une illusion lyrique, celle d’un optimisme pacifique sans retenue jusqu’au déclenchement du conflit. Toutefois, la guerre de 1870 avait déjà ouvert une brèche dans le dogme en instituant le principe de la guerre de défense. La Grande Guerre va ainsi entériner ce nouveau paradigme. L’argumentation repose sur le postulat politique d’un affrontement entre deux types de principes : la Démocratie face à l’Impérialisme, la Liberté contre l’Autoritarisme, la Vérité en opposition au Mensonge. Les Loges françaises deviennent les garantes de la défense des droits de l’homme et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. La Loge de l’Amitié sur l’île adhère pleinement à cette rhétorique et participe activement aux célébrations de la Victoire. Tous les dignitaires de l’île sont présents. Nous y retrouvons les leaders républicains et les plus hautes autorités institutionnelles de la colonie. La Marseillaise, le Chant de la Victoire et les hymnes nationaux des pays des différents consuls invités sont scandés en préambule des discours patriotiques. L’Orateur de la Loge[143] reprend à son compte l’idéal philosophique à l’origine du déclenchement du conflit :

« Il dit que les buts de cette victoire sont conformes à l’idéal de justice, de droit et de liberté qui est celui de la franc-maçonnerie, idéal, dit-il, qui éclaira et soutint nos soldats alliés »[144].

Les différents intervenants se font ainsi les portes paroles de ce patriotisme de défense tout en se projetant vers un avenir qu’ils souhaitent voir établi sur de nouveaux fondements. La guerre doit être un révélateur pour atteindre de nouveaux horizons.Il indique cependant qu’il a peu d’espoir pour que la guerre ne serve de leçon pour le futur car les conditions pour une paix à venir ne sont pas encore réunies. Il critique ainsi l’utopie de la S.D.N. dans les conditions mêmes de son élaboration. Le seul moyen, selon cet enseignant, serait la régénérescence de l’homme. La guerre doit servir de matrice à un monde nouveau dont les fondements reposeraient sur l’union confraternelle des hommes grâce à une régénération morale. Une union de principe semble donc s’établir entre les fondements religieux de l’Église et les principes moraux de la franc-maçonnerie. Une volonté d’établir des rapports pacifiques avec l’institution rivale est annoncée. Cette idée de rupture est rapidement perçue par les protagonistes. La caution morale des acteurs du conflit apporte une garantie à cette nouvelle vision du monde. Tel est le cas de M. Palant, cet ancien combattant exerçant au Lycée de Saint-Denis qui considère que :

« L’heure est grandiose… Elle restera la plus belle de l’Humanité et cette date du 11 Novembre 1918, les historiens futurs la retiendront à l’égal de l’heure qui marqua la Révolution française de 1789 »[145].

Le 11 novembre doit ainsi devenir une journée de commémoration aussi fondamentale que celle du 14 juillet. La guerre constitue une matrice autant porteuse d’espoir que la Révolution. Au-delà d’un principe idéologique, la défense de la démocratie, l’ensemble de ces discours entérine le principe d’une reconnaissance nationale autour d’une symbiose patriotique dont les conséquences sont pour l’instant loin d’être envisagées.

Si les célébrations de la Victoire ancrent de manière idéologique La Réunion dans le cadre des festivités nationales, la reconnaissance de l’effort fourni par la Petite Patrie semble plus jouer sur un registre lié au pathos. La fibre s’exprime sur un style différent où l’idéal chevaleresque et le principe de dévotion à la Patrie se conjuguent. Les sources officielles, reprenant les allocutions des élites et des responsables institutionnels, ne font pas apparaître de façon explicite cette reconnaissance. Seuls quelques discours d’édiles réunionnais et quelques commentaires de journalistes laissent envisager une volonté ferme d’exposer la créance de la Métropole envers ses colonies. Confinées à un régime de stricte obédience nationale, les rares démarcations de la Petite Patrie constituent un pari politique et idéologique de faible ampleur. L’erreur serait de voir dans les déclamations de ces lendemains de Victoire comme une revendication de premier plan. L’heure des comptes n’a pas encore sonné. Cependant, on peut émettre l’hypothèse d’une première rupture dans cet immédiat après-guerre.

 

 



[1] Simon Lucas, Un petit créole et ses souvenirs, Saint-Denis, Océans Éditions, 1992, p. 15.

[2] Pierre-Eric Fageol, « Le patriotisme au lycée de Saint-Denis de La Réunion avant la Grande Guerre (1870-1914) », Histoire de l’éducation n° 133, janvier-mars 2012, pp. 43-64.

[3] Les câblogrammes diffusés dans la presse informent scrupuleusement la population sur la détérioration progressive des relations internationales depuis l’attentat de Sarajevo le 28 juin 1914.

[4] Que ce soit en 1872, 1889, 1905 ou 1913, les tentatives pour appliquer un service national à La Réunion se sont soldées par un échec. Les espoirs suscités par l’application d’une loi militaire sont très vite déçus lorsqu’il s’agit de procéder au recensement des populations concernées et à l’examen de leur état de santé. À la veille de la Grande Guerre, un certain nombre de rapports rendent compte des difficultés rencontrées pour enrôler un contingent de qualité à La Réunion. Outre le fait que les autorités aient à déplorer un absentéisme important lors des conseils de révision, les pathologies observées témoignent d’une situation sanitaire inquiétante. Le corps de la Nation ne peut accepter des corps malingres dont le phénotype diffère de celui des « Français de France ». Le pas est rapidement franchi pour dénoncer une « dégénérescence de la race créole » et, pour notre propos, son incapacité à intégrer le giron national.

[5] Rachel Mnémosyne, « La Réunion et les Réunionnais dans la grande guerre », in Yvan Combeau (dir.), La Réunion sous la Troisième République. Une colonie républicaine (1870-1940), Saint-André, Océan Éditions, 2005, p. 102.

[6] Processus par lequel l'individu assimile durant toute sa vie les traditions de son groupe et agit en fonction de ces traditions.

[7] Motion patriotique du parti Radical et Radical-Socialiste de l’île de La Réunion, 11 août 1914, Archives Départementales de La Réunion (ADR)  R 50.

[8] Chef-lieu de la colonie.

[9] Télégramme du maire de Saint-Denis au gouverneur du 12 novembre 1918, ADR, R136.

[10] Ibid.

[11] Lettre du Conseil général au ministre des colonies du 22 août 1914, Archives Nationales de l’Outre-Mer (ANOM) FM/SG C528D6183.

[12] Ibid.

[13] Ibid.

[14] Lettre de soutien au gouverneur, ADR  R 136.

[15] Opéra-bouffe en 3 actes d’Eugène Leterrier et Albert Vanloo sur une musique de Charles Lecocq de 1875.

[16] Jacob de Cordemoy Adrien, « L’île de la Réunion et la Grande Guerre », Bulletin de l’académie de la Réunion, 1939, vol. 16, pp. 27-62.

[17] Danse guerrière d’origine malgache.

[18] Foucque Charles, Quelques notes et souvenirs : 1914-1918, Saint-Denis, Impr. Drouhet, 1930, p. 4.

[19] Cf. Issop Sulliman, « D’hier et d’aujourd’hui » de Marie-France Dijoux, GRAHTER Ed., 2004, 102 p.

[20] Ève Prosper, La Première Guerre mondiale vue par les poilus réunionnais, Saint-Denis,  Éditions CNH, 1992, 213 p.

[21] Mnémosyne Rachel, Les soldats réunionnais dans la Grande Guerre, 1914-1918, thèse ss.-dir. Yvan Combeau, Université de La Réunion, 2006.

[22] Jacob de Cordemoy Adrien, « L’île de la Réunion et la Grande guerre », Bulletin de l’Académie de la Réunion, 1939, vol. 16, p. 60.

[23] Lettre du Gouverneur de La Réunion au Service des colonies de l’océan Indien, 8 juin 1913, A.N.O.M., FM/SG/REUc529 d6243.

[24] id.

[25] « Les descendants d’hindous, en effet, bien que parfaitement sains, normaux, ne présentent pas, au point de vue qui nous occupe, les mêmes caractéristiques que les Européens », id.

[26] Rapport sur les résultats du conseil de révision de février 1914, A.D.R. R 57.

[27] id.

[28] L’indice de Pignet prend en compte la taille, le poids et le périmètre thoracique. On additionne alors le poids et le périmètre thoracique et l’on soustrait ce total de la taille exprimée en centimètres. Plus l’indice est faible plus la constitution de l’individu est jugée robuste. Ces analyses biométriques sont également utilisées dans l’enseignement de l’éducation physique au cours de cette période.

[29] Rapport sur les résultats du conseil de révision de février 1914, op. cit.

[30] id.

[31] id.

[32] id.

[33] id.

[34] id.

[35] Augmentation du volume de la rate dont un des signes cliniques provoque des dysfonctionnements cardiaques que l’on peut relier pour cette période à une pathologie infectieuse telle que le paludisme ou intra-hépatique telle que la cirrhose.

[36] Rapport sur les résultats du conseil de révision de février 1914, op. cit.

[37] id.

[38] id.

[39] Soit 6,8% pour le nombre d’aptes par rapport à l’ensemble des inscrits et 9,2% par rapport à ceux qui se sont présentés au conseil de révision.

[40] Rapport du gouverneur Cor au ministre des Colonies, 1er août 1915, A.N.O.M., FM/SG/REUc528 d6215.

[41] id.

[42] Compte rendu du gouverneur Cor du 1er août 1915, A.D.R. 1M341.

[43] Correspondance du gouverneur, A.D.R. 1M637.

[44] Correspondance du gouverneur, A.D.R. 1M550.

[45] Lettre du ministre des Colonies au sénateur Crépin, 21 mai 1915, A.N.O.M., FM/SG/REUc529 d6260.

[46] Certains fils de notables sont présents sur les listes de sursis. On y retrouve pêle-mêle les cadets des familles Chatel, Chateauvieux et Isautier par exemple.

[47] Lettre du ministre des Colonies au gouverneur de La Réunion, 25 novembre 1916, A.N.O.M., FM/SG/REUc529 d6260.

[48] Lettre du député Boussenot au ministre des Colonies, 7 septembre 1915, A.N.O.M., FM/SG/REU c528 d6224.

[49] A.N.O.M., FM/SG/REUc528 d6224.

[50] Cf. Mnemosyne Rachel, Les soldats réunionnais dans la Grande Guerre, 1914-1918, thèse ss-dir. Combeau Yvan, Université de La Réunion, 2006, pp. 297-353.

[51] Situation sur les contingents créoles entre le 15 et le 31 juillet 1915, S.H.A.T. 7N1992.

[52] Selon Jacques Frémeaux, les débats sur le faible nombre d’hommes « aptes pour le service » renvoient à la fois aux conditions sanitaires mais peut-être aussi à la volonté des élites économiques de ne pas voir partir de main d’œuvre. Cf. Les colonies dans la Grande Guerre. Combats et épreuves des peuples d’Outre-Mer, Paris, Soteca, 14-18 Éditions, 2006, 393 p.

[53] Rapport de la Commission de l’armée du Sénat, 24 février 1916, A.N.O.M., FM/SG/REUc528 d6215.

[54] id.

[55] id.

[56] Les services auxiliaires permettent aux Réunionnais d’être affectés sur l’île dans des emplois d’ouvriers, de tailleurs ou de cordonniers par exemple. Les ouvriers militaires (Commis Ouvriers d’Administration) sont dans les usines afin de remplacer les hommes partis au front.

[57] Mnemosyne Rachel, Les soldats réunionnais dans la Grande Guerre, op. cit., p. 305.

[58] Note de la direction des troupes coloniales, 1er Bureau. Bureau Technique, pour l’État-major de l’Armée 1er Bureau, en date du 10 novembre 1915, n° 10682 1/8, Dossier : évacuation des Sénégalais, 7N2182, SHAT.

[59] Statistiques des pertes à l’ennemi et des blessures de la guerre au 31 octobre 1915, 3e D.I.C., 15H136, SHAT.

[60] L’Action, 31 octobre 1914, n° 913, B.N.F.

[61] 95,9% sont hommes de rang, 2,26% sont sous-officiers et 0,84% sont officiers.

[62] Les Réunionnais ont participé à la première et deuxième bataille de Champagne en 1915, à la première bataille de la Somme en juillet-août 1916, à celle de Verdun en février-décembre 1916, à la deuxième bataille de l’Aisne en avril 1917, à celle du Chemin des Dames en avril-mai 1917, à la bataille des Flandres en 1917, à la troisième bataille de l’Aisne en mai-juillet 1918, à la deuxième bataille de la Marne en octobre 1918 et enfin à la poussée sur la Meuse en novembre 1918. Les Réunionnais ont surtout servi dans les 22ème et 24ème R.I.C., régiments rattachés à la 2ème D.I.C. sur le front français et aux régiments mixtes d’Orient.

[63] On comptabilise 233 citations, ce qui représente 2,1% des Réunionnais partis en Europe. Les motivations des citations correspondent souvent à des faits d’armes .

[64] Citation de Itema Adolphe, A.D.R. série R.

[65] Citation de Masseaux Joseph, A.D.R. série R. 

[66] Citation de Camele Augustin, A.D.R. série R.

[67] Citation de Jista Marc, A.D.R. série R.

[68] Revue de l’île de la Réunion, fin 1913, citée par Lentge Jacques et Maurin Henri (ss.-dir.), Le Mémorial de La Réunion, t. IV : 1883-1913, Saint-Denis, Australes Éditions, 1989, p. 322.

[69] Le Nouveau Journal de l’île de la Réunion, 16 juin 1913, A.D.R. 1PER 52/7.

[70] La Bataille Sociale, 16 novembre 1915, A.D.R. 1PER 1PER57/1.

[71] La Patrie Créole, 16 décembre 1918, op. cit.

[72] Bourquin Alexandre, Histoire des Petits Blancs de la Réunion, Paris, Karthala, 2005, p. 37.

[73] La Patrie Créole, 23 janvier 1908, A.N.O.M. BIB SOMf/POM/864/1908.

[74] id.

[75] La Patrie Créole, 28 février 1907, A.N.O.M. BIB SOMf/POM/864/1905.

[76] id.

[77] Barquissau Raphaël, Une Colonie colonisatrice, Saint-Denis, Impr. R. Drouhet, 1922, p. 41.

[78] 60 hommes de la gendarmerie, 15 hommes de l’infanterie coloniale, 10 hommes des douanes, 10 hommes des gardes forestiers et 55 mobilisés de l’armée territoriale qui sont affectés à des tâches d’administration militaire locale.

[79] Cf. Ève Prosper, Ile à peur. La peur redoutée ou récupérée à La Réunion des origines à nos jours, Saint-André, Océan Édition, 1992, 431 p.

[80] Foucque Charles, Quelques notes et souvenirs : 1914-1918, Saint-Denis, Impr. Drouhet, 1930, p. 160.

[81] Nouveau journal de l’île de la Réunion, 24 septembre 1914, ADR, 1PER52/10.

[82] L’Action de l’île de la Réunion, 19 septembre 1914, ADR 1PER54/7.

[83] Nouveau journal de l’île de la Réunion, 27 septembre 1914, ADR, 1PER52/10.

[84] Nouveau journal de l’île de la Réunion, 23 septembre 1914, ADR, 1PER52/10.

[85] La Patrie Créole, 10 novembre 1914, ADR 1PER45/27.

[86] Courrier du 8 juillet 1916, ADR, R 50.

[87] Nouveau journal de l’île de la Réunion, 27 août 1914, ADR, 1PER52/10.

[88] Fageol Pierre-Éric, « “Les Boches coloniaux”. Les commerçants asiatiques sous la vindicte populaire à La Réunion pendant la Grande Guerre », Guerres mondiales et conflits contemporains n° 243, 2011, pp. 5-34..

[89] Télégramme du 10 août 1914 du ministère des Colonies au gouverneur, ADR, R 50.

[90] Mourrégot Marie-France, L’Islam à l’île de La Réunion, Paris, L’Harmattan, 2010, p. 365.

[91] Cf. Rousseau Marie, La propagande panislamique pendant la Première Guerre Mondiale, Mémoire de maîtrise, Université de Paris IV, 2004.

[92] Rapport de Police, A.D.R. 4M214.

[93] Le Peuple, 1er décembre 1915, A.D.R. 1PER81/14.

[94] La Patrie Créole, 7 janvier 1916, A.D.R. 1PER45/30.

[95] Cf. Todorov Tzvetan,  Nous et les autres, Paris, Seuil, 1989, 452 p.

[96] Cf. Frémeaux Jacques, Les colonies dans la Grande Guerre. Combats et épreuves des peuples d’Outre-mer, op. cit., 393 p.

[97] ANOM, FM/SG/REUc528 d6216.

[98] Lettre du ministre des Colonies au député Gasparin non datée (1917 ?), ANOM, FM/SG/REUc553 d6606.

[99] ADR, 1M550.

[100] Correspondance du gouverneur adressée au ministre des colonies, ADR 1M550. Né à Saint-Pétersbourg en 1856, Frédéric Rohnstadt a donc cinquante-huit ans au moment des faits. Il s’est marié dans la colonie avec une des filles de la famille Adam de Villiers avec laquelle il a eu quatre enfants. Installé à La Réunion depuis 1886, il est négociant en vanille. Depuis 1914, il est paralysé du bras et de la jambe gauche à la suite d’une attaque d’apoplexie.

[101] Nouveau journal de l’île de la Réunion, 20 août 1914, ADR 1PER52/10. 

[102] Sa nomination en qualité de vice-consul d’Italie est pourtant considérée comme un excellent choix par les journalistes du Nouveau journal de l’île de la Réunion, 2 septembre 1914, ADR 1PER52/10. 

[103] Ory Pascal, La culture comme aventure. Treize exercices d’histoire culturelle, Paris, Éditions Complexe, 2008, p. 20.

[104] Annette Becker, « Du 14 juillet 1919 au 11 novembre 1920 mort, où est ta victoire ? », Vingtième Siècle. Revue d'histoire. n°49, janvier mars 1996. pp. 31-44.

[105] Le Nouveau Journal de l’île, 13 novembre 1918, ADR 1PER 52/17.

[106] Le Progrès, 12 novembre 1918, ADR 1PER 82/9.

[107] Voir Prosper Eve (dir.), Un transfert culturel à La Réunion : l’idéal républicain, Saint-André, Océan Editions, 2009, 410 p.

[108] Voir Claude Prudhomme, Histoire religieuse de la Réunion, Paris, Karthala, 1984, 369 p.

[109] Le Progrès, 12 novembre 1918, ADR 1PER82/9.

[110] Le Progrès, 12 novembre 1918, ADR 1PER 82/9.

[111] Le Peuple, 12 novembre 1918, ADR 1PER81/20.

[112] Le Progrès, 13 novembre 1918, ADR 1PER82/9. 

[113] Le Peuple, 12 novembre 1918, ADR 1PER81/20.

[114] Le Progrès, 15 novembre 1918, A.D.R. 1PER 82/9.

[115] Dans sa Méditation sur la félicité des saints (1648) ou ses Discours sur l'histoire universelle (1681), Bossuet insiste sur le rôle de la Providence dans les destinées humaines.

[116] Lacordaire a su mêler l’héritage révolutionnaire avec un catholicisme moderne fondé sur la liberté.

[117] L’action politique et l’œuvre littéraire de Déroulède incarnent la France de la revanche après la perte de l’Alsace-Lorraine.

[118] Croix qu’il arbore lors des festivités de la Victoire le 12 novembre 1918.

[119] Mayeur Jean-Marie, « Les catholiques français et la paix du début du XXème siècle à la veille de la Deuxième Guerre mondiale », Les Internationales et le problème de la guerre au XXe siècle, Actes du colloque de Rome (22-24 novembre 1984), Rome, École Française de Rome, 1987, pp. 151-164.

[120] Becker Annette, « Églises et ferveurs religieuses », in Audoin-Rouzeau Stéphane, Becker Jean-Jacques, Encyclopédie de la Grande Guerre 1914-1918, Bayard, 2004, p. 733. 

[121] Cf. Boniface Xavier, L’Aumônerie militaire française (1914-1962), Paris, Cerf, 2001.

[122] Anderson Benedict, L’imaginaire national, Paris, Éd. La Découverte, 1996, p. 25.

[123] Becker Annette, « Églises et ferveurs religieuses », op. cit., p. 731.

[124] Le Nouveau Journal de l’île de la Réunion, 18 novembre 1918, A.D.R. 1PER 52/17.

[125] id.

[126] id.

[127] Le Progrès, 18 novembre 1918, A.D.R. 1PER  82/9.

[128] id.

[129] Selon Jean Baubérot, « au triptyque Jésus, Marie, Joseph se serait substitué, fin XIXème début XXème, le triptyque Sacré-Cœur, Marie, Joseph », in Histoire du christianisme, t. XII, Paris, Fayard, 1990, p. 199.

[130] Cf. Becker Annette, La Guerre et la foi. De la mort à la mémoire, 1914-1930, Paris, Armand Colin, 1994, 141 p.

[131] Extrait du discours du Dr Martin in Le Progrès, 4 décembre 1918, A.D.R. 1PER 82/9.

[132] Lettre apostolique Galliam, Ecclesiæ filiam primogenitam, 2 mars 1922.

[133] Extrait du discours du Dr Martin in Le Progrès, 4 décembre 1918, op. cit.

[134] Tous les participants étant vêtus de blanc, aucune distinction n’est en effet possible.

[135] Le Progrès, 3 décembre 1918, A.D.R. 1PER 82/9.

[136] Prudhomme Claude, Histoire religieuse de la Réunion, op. cit., p. 264.

[137] Le Peuple, 11 novembre 1918, ADR 1PER 81/20.

[138] Le Progrès, 18 novembre 1918, ADR 1PER 82/9.

[139] Le Progrès, 19 novembre 1918, ADR 1PER 82/9.

[140] Le Progrès, 18 novembre 1918, ADR 1PER 82/9.

[141] Le Progrès, 19 novembre 1918, ADR 1PER 82/9.

[142] Pierre Chevalier, Histoire de la franc-maçonnerie française (1877-1944), 3 vol., Paris, 1975.

[143] Ludovic Revest.

[144] Le Progrès, 21 novembre 1918, ADR 1PER 82/9.

[145] Le Progrès, 22 novembre 1918, ADR 1PER 82/9.