Les débats sont nombreux depuis quelques mois sur le ”roman national". Outre le dernier colloque de Rennes sur "Les disciplines scolaires. Miroirs des évolutions contemporaines de la nation" (19 et 20 mars 2015), des travaux ont été entrepris sur les identités narratives et la nation (Françoise Lantheaume, Valérie Fontanieu) dans une perspective comparée comme l'illustre les travaux menés par Charles Heimberg pour la Suisse. Pour apporter aux candidats aux concours un élément de réflexion, voici un texte extrait du dernier ouvrage de Dominique Borne - Quelle histoire pour la France ? - qui replace cette thématique de recherche sur des enjeux plus scolaires que politiques :

« La prolifération des mémoires, les cris de tous les maltraités de l’Histoire qui demandent réparation témoignent également de ce constant besoin d’histoire. Les mémoires ont envahi l’espace politique et émotionnel. Elles se constituent en kystes, fractionnant la communauté nationale, opposent souffrances à souffrances et des désirs de reconnaissance souvent antagonistes. Les multiples mémoires de la guerre d’Algérie (« pieds noirs », Juifs séfarades, harkis, Algériens immigrés, soldats du contingent…) en forment l’exemple le plus éclairant. Ces mémoires font le siège du politique et revendiquent des réparations qui seraient la matérialisation publique de leur reconnaissance par la communauté nationale. Tentons une autre voie de reconnaissance : leurs manifestations ne s’expliquent que par leur absence d’une histoire où il est urgent de les faire entrer.

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Comme les religions, les communautés de mémoire ont leurs rites, leurs livres sacrés, leurs icônes. La loi de séparation des Églises et de l’État assure le libre exercice des cultes. De même, la République démocratique n’interdit pas les cérémonies mémorielles qui se manifestent dans le respect des lois et de l’ordre public. Mais tolérer ces manifestations ne suffit pas, il faut aussi faire en sorte que les patrimoines mémoriels entrent et vivent dans le patrimoine national : les habitations sucrières de Guadeloupe et de Martinique et leurs villages d’esclaves, la tour de Constance, à Aigues-Mortes, où furent enfermées au XVIIIème siècle Marie Durand et ses compagnes protestantes, les pontons de Rochefort, où disparurent en 1794 des prêtres réfractaires au serment révolutionnaire, le mur des Fédérés au Père-Lachaise, où furent massacrés les derniers combattants de la Commune insurrectionnelle, les camps de Gurs ou d’Argelès-sur-Mer, où furent internés en 1939 des réfugiés républicains espagnols, le camp de Drancy et le Mémorial de la Shoah, la vierge d’Oran vénérée au mas de Mingue, dans la banlieue de Nîmes, les ”hameaux de forestage” où travaillèrent les harkis après 1962.

Il faut faire une place particulière à ce ”camp Joffre” de Rivesaltes, témoin de tous les malheurs de l’histoire de France au XXème siècle et qui permet un étonnant parcours. Là furent tout à tour internés des républicains espagnols fuyant la victoire franquiste à partir de 1939, des Juifs et des Tsiganes pendant le Seconde Guerre mondiale, des prisonniers italiens et surtout allemands après 1945, plus de cinq cents condamnés partisans de l’indépendance de l’Algérie en 1962, avant de devenir un centre de regroupement majeur pour les harkis après la fin de la guerre d’Algérie et de se transformer dans les années 1980 en centre de ”rétention” – le mot ”internement” étant sans doute incorrect – des immigrés clandestins en attente d’expulsion.

Il ne suffit pas de juxtaposer des isolats patrimoniaux. Il est nécessaire qu’un récit rigoureusement historique, c’est-à-dire un récit qui balance la part de l’affectif et du mythe et celle de la raison critique, donne toute leur place aux événements qui sont à la source de ces mémoires. L’entrée en histoire vaut alors comme une laïcisation, le travail intellectuel de l’historien – qui ne décerne ni blâmes ni louanges – recherche l’intelligibilité, qui seule permet la cohabitation. Naguère, les récits ne supportaient ni écarts ni variantes. Au temps du pluralisme, essence de la démocratie, le récit à développements multiples ménage à tous leur place.

Cette démarche évite que l’histoire soit le champ d’un affrontement stérile des mémoires. Elle donne à tous et à chacun ce que nous appelons une ”histoire-mémoire”. Les groupes mémoriaux ont droit à la singularité de leurs rites, de leurs cantiques et de leurs monuments patrimoniaux. Mais ce droit ne peut s’exercer que s’ils acceptent leur entrée en histoire de France, leur appartenance à un ensemble commun. Il faut se défier, en effet, d’une histoire qui ne serait qu’une confédération de mémoires. Le récit donne place aux Français sans mémoire communautaire organisée, ceux qui ne peuvent exhiber ni rites ni monuments commémoratifs. La mémoire, en effet, n’est pas seulement vécue autour des souvenirs ritualisés des humiliations et des discriminations ; elle est aussi réfléchie par différents groupes, unis autour de solidarités régionales et linguistiques, de croyances, de métiers partagés, d’anciens combats idéologiques ou générationnels menés en commun. Le travail du récit d’histoire de France doit mettre en lumière les éléments mythiques et patrimoniaux, comme les éléments spécifiquement historiques d’une mémoire paysanne, d’une mémoire du travail ouvrier et de ses combats, d’une mémoire des langues aujourd’hui presque oubliées, mais aussi d’une mémoire des paysages ruraux et des villes. Le cœur profond des mémoires bat au rythme des origines, parfois revendiquées comme une évidente et nécessaire identité, parfois ignorées, parfois occultées, parfois dispersées en lambeaux disjoints. L’histoire décrit les rites religieux des communautés de mémoire, mais sa fonction essentielle est de rechercher leurs traces dans le temps. »

Dominique Borne, Quelle histoire pour la France ?, Paris, Gallimard, 2014, p. 145.